26.06.2007

BFSE - histoire du mouvement étudiant

"Bases fondamentales du syndicalisme étudiant", édition 5 bis (2003-2004) :

 

 

V : Brève histoire du mouvement étudiant

Au Moyen-Âge, les étudiants se regroupaient en « nations », confluent informel reflétant la solidarité et l'identité de leurs membres. Les différentes nations se devaient un respect mutuel, sous peine d'affrontements parfois violents. Il ne s'agissait pas d'associations à proprement parler, même si l'esprit de groupe en était la base : les nations n'ont en fait jamais été officialisées, puisque les statuts de l'Université de 1329 interdisaient tout regroupement d'étudiants. Les nations étaient elles-mêmes regroupées au sein d'alliances : on distinguait, au XVI° siècle, l'Alliance du Languedoc (Provence, Languedoc, Gascogne), l'Alliance de France (réunion disparate des régions non membres de l'Alliance du Languedoc) et l'Alliance d'Espagne. Les deux premières se sont d'ailleurs liguées contre la troisième, jusqu'à la faire disparaître, suite à l'assassinat de son Prieur. Bien réelles malgré les interdictions, les nations amènent le pouvoir à réagir pour faire respecter le droit. L'ordonnance royale de Marillac de janvier 1629 rappelle aux universités l'illégalité des nations. Elle est suivie par deux arrêts du Parlement de Toulouse, en 1649 et 1679, qui rappellent l'interdiction des Prieurs de nations. Leur dépérissement commence à cette époque, et l'on devra attendre bien longtemps avant de voir renaître l'esprit collectif chez les étudiants.

 

 

LES BALBUTIEMENTS DE L'ORGANISATION MODERNE

La Révolution, l'Empire et la Restauration avaient chacun relevé chez les étudiants leur propension à s'agiter. Or, il n'est rien de plus menaçant pour un régime qu'une agitation qui s'organise. Les règlements successifs décourageaient donc les initiatives collectives des étudiants. Malgré ces contraintes, le premier cercle d'étudiants apparaît à Toulouse en 1837 : cette année-là, dix étudiants forment la première conférence toulousaine de la Société Saint Vincent de Paul. L'héritage spirituel explique la forme religieuse des premières unions étudiantes, et leur développement tout au long du XIX° siècle dans les villes universitaires de France. La tendance est telle que, en 1877, le ministre de l'Instruction publique rédige une circulaire à l'intention des facultés afin de recenser les « clubs d'étudiants ».

 

En 1883, les facultés et les conseils académiques se prononcent, à la demande du ministère, sur les réformes de la réglementation à envisager. Elles font pour la plupart état de la nécessité d'abroger les règlements interdisant aux étudiants de s'associer sans autorisation et d'agir en nom collectif. Ipso facto, cette disposition n'apparaît pas dans le décret du 30 juillet 1883 relatif au régime des établissements d'enseignement supérieur ; elle ne fait pourtant qu'entériner une situation déjà très avancée puisque la première Association Générale d'Etudiants (AGE) avait été créée en 1878 à Lille (AGEL). La réaction des étudiants ne se fait pas attendre longtemps : au cours des vingt années suivantes, beaucoup d'autres AGE verront le jour, parmi lesquelles on peut noter l'AGEP (Paris, 1884), l'AGEN (Nancy, 1884), l'AGET (Toulouse, 1886) et l'AGEM (Montpellier, 1889). Cette dernière est fondée pour « resserrer les liens de solidarité et établir un centre de relations amicales entre tous les membres, prendre en mains les intérêts légitimes des étudiants, provoquer et organiser des œuvres de bienfaisance ». L'AGEM développe progressivement un ensemble d'activités, tout en rassurant autorités et familles en excluant la présence de femmes (sauf pendant les bals), de jeu d'argent et de discussions à caractère politique ou religieux. A l'occasion, l'AGE prend position sur des problèmes concernant les étudiants : en 1890, elle dénonce le rétablissement des droits d'inscription ; en 1896, elle demande que la licence en droit soit un diplôme suffisant pour justifier l'exemption du service militaire.

 

Des tentatives de création de structures concurrentes avortent régulièrement : à Toulouse, il est un temps question d'une Union Générale des Etudiants de Toulouse ou de l'Union Fraternelle. L'AGE reste cependant l'organisation principale, et connaît son apogée dans les années 1890, avec 500 adhérents en 1895. Elle lance une revue mensuelle en 1891, L'Association des Etudiants. D'autres associations, de toute autre vocation, apparaissent épisodiquement, telles le Cercle Lacordaire en 1894, club d'étudiants catholiques, ou la Conférence de Saint-Louis, qui lui succède. Les étudiants socialistes s'organisent aussi, et multiplient leurs réunions. Une Ligue Républicaine, formée par des adversaires des conservateurs monarchistes et cléricaux, est fondée en 1898 (Aix, Montpellier, Toulouse).

 

A l'approche de la fin du XIX° siècle, les AGE rencontrent des difficultés financières que les Conseils universitaires aident à surmonter (les cotisations ne sont pas obligatoires). Ceux-ci subordonnent néanmoins leur intervention bienveillante à sept critères auxquels les AGE doivent se soumettre : compter au moins vingt membres, être dotées de statuts, les faire approuver aux Conseils d'universités, avoir un local fixe, bénéficier de cotisations versées par les membres, avoir des objectifs moraux, intellectuels, artistiques (et surtout pas politiques), avoir été créées et être administrées par des étudiants. Toutes les AGE de France sont alors, jusqu'aux alentours de 1906, des corporations au sens moderne que nous donnons à ce terme.

 

C'est à cette époque que commencent à apparaître au sein des AGE des « Syndicats » (Syndicat des Etudiants en Droit, Toulouse 1909 ; Syndicat des Etudiants Parisiens, 1910 ; Syndicat des Etudiants Normands, Rouen, 1910…). En effet, les AGE se préoccupent beaucoup de fêtes et de distractions, mais bien peu des intérêts matériels et moraux des étudiants. Prenant acte de telles revendications, les étudiants des corpos réagissent en lançant aux alentours de 1910 des journaux du type de celui de Montpellier : « L'Etudiant, journal indépendant, organe hebdomadaire de la solidarité corporative », dont l'objet se concentre sur la défense des intérêts moraux et matériels des étudiants, mais filière par filière, en application de l'esprit corporatiste.

 

En 1907 à Lille, de nombreuses AGE se fédèrent en fondant l'Union Nationale des Etudiants de France (UNEF). Mais les efforts entrepris dans le domaine syndical n'ont que peu de prise sur la grande majorité des étudiants, dont la quasi-totalité ignore l'existence même de l'UNEF (parfois nommée UNAGEF, Union Nationale des Associations Générales d'Etudiants de France). L’UNEF restera une organisation assez petite et assez éloignée de la notion moderne de syndicalisme jusqu'à la Libération. Cet état de fait tient surtout à la composition du milieu étudiant, très réduit et aisé (50.000 étudiants en 1922).

 

Les AGE « corpos » resteront longtemps bien plus puissantes et numériquement nombreuses que l'UNEF « syndicat », dont l'existence restera en pointillé. Entre le début des années 20 et le milieu des années 30, les différentes sections corporatives se mettent à gérer beaucoup d'activités : maisons des étudiants, aide sociale, comité de patronage des étudiants, Office de placement, Office de renseignement et d'orientation professionnelle, Office des livres, Office de réductions, services de presse, bals, banquets…

 

 

LA PREMIERE TRANSFORMATION DE L'UNEF

  

L'arrivée au pouvoir du Front Populaire suscitera les premières divergences dans les AGE, entre partisans et opposants à sa politique. La politisation des associations commence alors vraiment et l'UNEF s’orientera peu à peu dans la voie du syndicalisme. L’une des principales raisons du changement graduel de cap de l’UNEF (outre les raisons liées à l’accentuation de la tension sociale) tient au développement des Œuvres universitaires. Jean Zay (ministre de l’Education nationale en 1936) mettra en place le Comité supérieur des œuvres (qui deviendra plus tard le CNOUS), à la tête duquel il nomme Alfred Rosier, son chef de cabinet, ancien président d’AGE et vice-président de l’UNEF.

 

Au cours de l’entre deux guerres, un discours sur l’étudiant pauvre commence à apparaître. On peut ainsi lire dans la revue de l’AGE d’Angers, Angers Etudiant, en 1936 : « Les conditions d’existence ont changé pour l’étudiant. L’encombrement des facultés, la surcharge des programmes, la difficulté d’utilisation des diplômes, les conditions d’existence souvent incertaines et parfois pénibles constituent les mêmes éléments d’un problème nouveau qui se pose à tous les étudiants ». Jusqu’ici, les bourses d’étudiants les plus pauvres étaient essentiellement assurées par les caisses de secours des associations étudiantes. Ces caisses de secours et un certain nombre d’infrastructures d’hébergement et de restauration étaient financées grâce à des fonds privés. Ces initiatives locales sont dans l’incapacité d’accompagner l’augmentation du nombre d’étudiants et la crise économique. En l’absence d’une politique publique d’aide sociale aux étudiants, on assiste alors à une augmentation du nombre d’étudiants dans le besoin. L’année 1935 voit la généralisation à l’ensemble des étudiants des difficultés rencontrées jusqu’ici par une minorité d’entre eux.

 

L’augmentation des droits universitaires lors de la rentrée 1935 touche tous les étudiants. Cette mesure suscite le lancement par l’UNEF d’un mot d’ordre de grève générale les 11 et 12 février 1936. Il s’agit du premier mot d’ordre du genre, même si le mot de grève est prononcé depuis le congrès de 1907. L’annonce de cette grève est acclamée avec enthousiasme par les étudiants, avant que cette grève ne soit décommandée par le bureau national, après la constitution d’une commission ministérielle où son secrétaire général représente tous les étudiants du pays. Lors du congrès de l’UNEF qui se tient à Nancy du 13 au 19 avril 1936, une forte minorité reproche au bureau national d’avoir accepté de transiger, et refuse d’approuver le rapport du secrétaire général : la majorité ne sera acquise que par 82 voix contre 51.

 

La principale particularité de l’UNEF de ces années-là tient dans la bipolarisation de ses tendances. Les tenants d’une direction plus syndicale cherchent à attiser l’esprit revendicatif qui s’est développé dans les universités. Ils mettent en avant des revendications qui dépassent le corporatisme, comme la baisse des droits d’inscription et l’extension des possibilités d’exonération (car elles reviennent à favoriser l’augmentation du nombre des étudiants, par un élargissement social du recrutement). Ils prônent l’utilisation de la grève comme moyen d’action. Cette orientation est encore minoritaire au congrès de 1936. Le congrès qui se réunit à Vichy du 26 mars au 4 avril 1937 est celui du changement profond de ligne d’action. Dans l’année qui suit, l’Union Nationale des Etudiants de France opère un recentrage de son orientation autour de l’aide sociale.

 

La médecine préventive universitaire est instituée, faute de pouvoir mettre en place la caisse des malades, c’est-à-dire la sécurité sociale revendiquée dès la fin des années 20. Le Bureau universitaire des statistiques (qui deviendra l’OVE en 1985) étend ses activités, l’Office du sport universitaire prend une dimension nouvelle. Les restaurants universitaires sont subventionnés au pro rata du nombre de repas servis. Enfin, il y a reconnaissance d’un fait important au niveau syndical : à travers la mise en place des Œuvres, les étudiants sont représentés pour la première fois au niveau ministériel. L’UNEF s’institutionnalise, ce qui va modifier en profondeur la physionomie de l’organisation en renforçant le rôle de sa direction nationale. C’est en resserrant son orientation autour des questions d’aide sociale qui transcendent les disciplines et les contingences géographiques, qu’une véritable union nationale syndicale tend à se substituer à la fédération d’associations corporatives fondée à Lille trente ans plus tôt.

 

 

L'UNEF SOUS L'OCCUPATION

  

A la fin de l’été 1939, avant de rejoindre leurs centres de mobilisation, les membres du bureau national de l’UNEF chargent un de ses vice-présidents, que n’appelle pour le moment aucune obligation militaire, de s’occuper des Œuvres. Ils se déplacent donc en 1939 en Indre et Loire, l’UNEF déménageant dans le même temps.

 

La période de l’Occupation est assez peu claire, selon que l’on se base sur le rôle des présidents de l’UNEF dans la France de Vichy, sur celui des membres du bureau national qui sont éloignés les uns des autres ou sur celui des textes de Congrès. Si l’UNEF vote le numerus clausus en 1941 contre les étudiants juifs, elle vote aussi en 1943 des appels dans ses textes de congrès que l’on peut qualifier d’implicites en faveur de la Résistance. L’AGE de Montpellier est pétainiste jusqu’en 1944, celle de Grenoble accueille le maréchal Pétain en animant une émission de radio, mais on sait que par la suite ils participeront à la Résistance. La situation est totalement différente en zone nord et en zone sud. Au début de la guerre, en zone sud, il y a l’aspect Pétain-bouclier, dont parle souvent les historiens. En zone nord, la question est totalement différente : les étudiants de Rouen écrivent, au tout début de l’Occupation en octobre 1940, au responsable de la zone nord pour l’UNEF, en se plaignant de la privation de liberté et prônent la lutte contre l’occupant nazi. Le maréchal Pétain interdit tous les syndicats qu'il remplace par des Corporations Françaises à sa dévotion, excepté pour l'UNEF qui reste en l'état et dont la direction nationale officielle collabore vaguement.

 

 

LA CHARTE DE GRENOBLE

  

C'est véritablement à la Libération que l'UNEF cesse d'être une organisation corporatiste pour devenir une union syndicale. Après que l'ancienne direction eut été démissionnée, une nouvelle direction, plus à gauche, arrive aux commandes. S'inspirant de la Charte d'Amiens de 1906, la Charte de Grenoble (1946) définit l'étudiant comme un « jeune travailleur intellectuel » et l'UNEF comme un syndicat. Ce texte revêt une importance très considérable dans l’histoire du mouvement étudiant, parce qu’il ramène celui-ci du côté du mouvement ouvrier et du combat pour l’émancipation.

 

Préambule :

 

Les représentants des étudiants français, légalement réunis au Congrès national à Grenoble le 24 avril 1946, conscients de la valeur historique de l’époque ;

Où l’Union française élabore la nouvelle déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ;

Où s’édifie le Statut pacifique des Nations ;

Où le monde du travail et de la jeunesse dégage les bases d’une révolution économique et sociale au service de l’homme ;

Affirment leur volonté de participer à l’effort unanime de reconstruction,

Fidèles aux buts traditionnels poursuivis par la jeunesse étudiante française lorsqu’elle était à la plus haute conscience de sa mission,

Fidèles à l’exemple des meilleurs d’entre eux, morts dans la lutte du peuple français pour sa liberté,

Constatant le caractère périmé des institutions qui les régissent,

Déclarent vouloir se placer, comme ils l’ont fait si souvent au cours de notre Histoire, à l’avant-garde de la jeunesse française, en définissant comme bases de leurs tâches et de leurs revendications les principes suivants :

 

Article 1 : L’étudiant est un jeune travailleur intellectuel.

 

Droits et devoirs de l'étudiant en tant que jeune :

 

Article 2 : En tant que jeune l’étudiant a droit à une prévoyance sociale particulière, dans les domaines physique, intellectuel et moral.

Article 3 : En tant que jeune l’étudiant a le devoir de s’intégrer à l’ensemble de la jeunesse mondiale.

 

Droits et devoirs de l'étudiant en tant que travailleur :

 

Article 4 : En tant que travailleur, l’étudiant a droit au travail et au repos dans les meilleures conditions et dans l’indépendance matérielle, tant personnelle que sociale, garanties par le libre exercice des droits syndicaux.

Article 5 : En tant que travailleur, l’étudiant a le devoir d’acquérir la meilleure compétence technique. 

 

Droits et devoirs de l'étudiant en tant qu'intellectuel :

 

Article 6 : En tant qu’intellectuel, l’étudiant a le droit à la recherche de la vérité et à la liberté qui en est la condition première.

Article 7 : En tant qu’intellectuel, l’étudiant a le devoir :

De définir, propager et défendre la vérité, ce qui implique le devoir de faire partager et progresser la culture et de dégager le sens de l’Histoire.

De défendre la liberté contre toute oppression, ce qui, pour l’intellectuel, constitue la mission la plus sacrée.

 

 

L'AFFIRMATION DU SYNDICALIME ETUDIANT

  

Sur fond de décolonisation, l'UNEF va progressivement affirmer sa position de représentant du monde étudiant face aux pouvoirs publics. Un parcours émaillé de batailles entre « minos » (sociaux-démocrates, staliniens, chrétiens progressistes, trotskistes) et « majos » (corporatistes), qui reste celui des années de la « grande UNEF ».

 

De la guerre froide au plan Marshall, des mouvements de libération nationale à la décolonisation, l'atmosphère change et cède la place aux affrontements verbaux, aux combats idéologiques et aux batailles de pouvoir, avec en arrière-plan (certes lointain géographiquement) les guerres coloniales et plus particulièrement la guerre d'Indochine qui durera huit ans (de 1946 aux accords de Genève signés en 1954) et sera suivie par le lourd conflit algérien. Prise dans le mouvement des événements, touchée par les guerres et les mobilisations induites (dès novembre 1950, le service national est porté de douze à dix-huit mois en raison de la tension internationale), l'UNEF va réagir et entamer une transformation et une longue maturation, scandées par les débats et les échanges, pas seulement de mots, entre ceux qui prendront le nom de « minos » et les autres, les « majos ». Pourtant, le point d'achoppement trouve moins son origine dans la situation intérieure de l'UNEF (question du corporatisme opposée au syndicalisme) que dans les événements internationaux.

 

Un petit retour en arrière : en 1946, l'UNEF participe à la création de l'Union Internationale des Etudiants (UIE), installée à Prague. Progressivement, cette union évolue et devient totalement inféodée à l’URSS. Au congrès de Nice (1948), puis au Congrès du Touquet (1949), les AGE « corporatistes » vont voter pour la désaffiliation de l'UIE : un vote qui accroît le fossé séparant les dirigeants de l'UNEF et les AGE corporatistes fortes dans le Midi et l'Afrique du Nord. Celles-ci ne pourront empêcher l'adoption d'une déclaration préparée par l'AGE de Lyon, qui vise à appliquer au domaine colonial les principes de la charte de Grenoble. Un texte qui marque les premiers pas de l'UNEF vers son engagement anticolonial, et qu'il faut replacer dans un contexte où une telle position était assez audacieuse, si l'on songe à celles des partis politiques de gauche et de droite et même des forces syndicales. Voici le texte de cette charte :

 

Les représentants des étudiants français, légalement réunis en congrès national à Arcachon, Ayant pris connaissance :

1) Des insuffisances de l'apport de la France métropolitaine du double point de vue de la préservation de la santé et du développement de l'éducation et de la culture dans les pays d'outre-mer (sans méconnaître pour autant les réalisations, tant individuelles que nationales).

2) Des promesses d'émancipation faites au lendemain de la Libération aux populations d'outre-mer et de la façon imparfaite dont elles ont été tenues jusqu'à maintenant.

 

Estimant que la crise actuelle de l'Union française peut être attribuée à la fois à la rapide prise de conscience nationale des populations d'outre-mer au cours de la guerre et au retard, tant dans l'esprit que dans les faits, apporté par la France à la compréhension de ces données nouvelles.

 

Déclarent que l'application des principes énoncés dans la charte de Grenoble implique, à l'époque actuelle, des devoirs particulièrement impérieux pour les étudiants de l'Union française à l'égard de ceux d'entre eux qui sont originaires d'outre-mer :

 

1) Le devoir de tout faire pour aider les étudiants d'outre-mer dans l'exercice des droits que leur reconnaît la charte de Grenoble :

a) droit de se placer à l'avant-garde de la jeunesse de leur pays d'origine,

b) droit d'acquérir la meilleure compétence technique au service de leur pays d'origine,

c) droit de rechercher et défendre la vérité et la liberté contre toute oppression, comme c'est leur devoir d'intellectuels.

 

2) Le devoir de reconnaître la mission des étudiants d'outre-mer qui est de participer aux efforts de leur pays pour leur émancipation dans le cadre de l'Union française.

 

3) Devoir de les aider dans l'accomplissement de ces tâches nouvelles; restant ainsi fidèles aux buts traditionnels de la jeunesse étudiante française pour qui la défense de la liberté contre toute oppression constitue la tâche la plus sacrée et persuadés qu'ainsi ils défendent le prestige traditionnel et les véritables intérêts de la France

 

Dès lors les AGE et l'UNEF, ces droits et devoirs s'exerçant dans le cadre de l'Union française en conformité avec la Constitution de 1946 (et seulement dans ce cas),

S'engagent :

 

1) à appuyer de toutes leurs forces les aspirations et revendications des étudiants d'outre-mer entrant dans le cadre des droits ci-dessus définis.

 

2) à exiger de leur côté, aussi fermement qu'ils le font sur le plan métropolitain, l'application, sur la totalité du territoire de l'Union française, de leur programme syndical, en particulier :

a) démocratisation de l'enseignement sur les bases de : non discrimination raciale, politique ou confessionnelle, élimination du critère social pour l'accès à l'université ;

b) développement de l'éducation et propagation de la culture, lutte contre l'analphabétisme, développement de l'enseignement primaire et secondaire, création d'universités indigènes, égalité des diplômes délivrés par les universités de la métropole et d'outre-mer, non-discrimination, en particulier raciale, dans l'attribution des postes sur titres, réhabilitation et promotion des langues et cultures nationales ;

c) amélioration des facteurs qui conditionnent ce développement, à savoir : développement de l'organisation sanitaire, accession des citoyens d'outre-mer à un niveau de vie leur permettant de bénéficier de cet effort culturel, suppression de toute entrave à la liberté et dès maintenant arrêt de toute répression à l'occasion de l'exercice des droits ci-dessus définis.

 

Ce document est à la fois l'expression d'une volonté des « minos » de prendre partie, mais aussi la traduction de leur opposition aux « majos » qui souhaitent cantonner leur action à l'université au nom d'un apolitisme de principe. Pour François Borella et Michel de la Fournière, auteurs de l'ouvrage intitulé Le Syndicalisme étudiant : « Au-delà du désarroi international, la coupure est beaucoup plus profonde. Ce qu'on va appeler la "majorité" veut instaurer à l'UNEF une gestion tranquille des avantages acquis. Elle n'adhère à la nouvelle ligne syndicale que du bout des lèvres et ce qu'elle désire, sans trop oser l'avouer, c'est un retour au corporatisme d'avant-guerre (…) Certes un excellent travail technique est accompli sur certains points : (…) Lorsque la sécurité sociale est menacée, l'UNEF réagit en février 1951 par une grève qui obtient un plein succès… (…)  En novembre 1952, une grève ordonnée à propos du plan Le Gorgeu, relatif à l'équipement scolaire et universitaire, est annulée sur une simple promesse ministérielle – non tenue d'ailleurs. La mentalité générale est au ménagement du pouvoir, à la défiance à l'égard des principes de Grenoble, le but étant mal masqué par un anticommunisme virulent et infantile ».

 

Pourtant, face aux « majos » qui s'assoupissent, les « minos » s'organisent. Regroupés autour de quelques AGE de province fortes et structurées, telles Lyon, Grenoble, Strasbourg, Caen et Montpellier, les minoritaires entament une longue marche qui les mènera au contrôle du bureau, du Conseil d'administration et de la présidence. Première étape, en juillet 1953 (pendant la grève générale) est élu un nouveau bureau à participation minoritaire. L'année sera revendicative : grève en décembre 1953 et mars 1954 à propos du budget de l'Education nationale. Aux congrès de Toulouse (1954), de Nice (1955) où la minorité faillit devenir majorité à quelques voix, à celui de Strasbourg (1956), les « minos » ne cessent d'accroître leur audience. Même sur les questions internationales, la prise en compte des idées des « minos » fait son chemin. A Strasbourg, la reprise des relations techniques avec l'UIE est votée.

 

Ultime étape de la minorité, durant neuf mois de crise (d'octobre 1955 à juin 1956) l'UNEF « majo » dirige avec difficulté. Expression de ce malaise, la valse des présidents de 1955 à 1956, trois de suite. Le navire sans capitaine est à prendre. Après un patient travail de constitution et d'appui dans les AGE, les « minos » s'apprêtent à prendre les rênes d'une UNEF qui pèse environ 80.000 adhérents, soit la moitié des étudiants de France ! Après diverses péripéties et rebondissements, un bureau homogène est élu le 1er juillet 1956. Les « minos » ont leur victoire. Ils contrôlent l'UNEF. Après une certaine agitation, conséquence du changement, toutes les AGE reconnaissent la nouvelle direction, à l'exception de celle d'Alger qui se met hors de l’organisation. Cette décision souligne la dureté des relations, l'importance des enjeux et les positions extrêmes qui, au sens propre et au sens figuré, s'affrontent.

 

 

LA GUERRE D'ALGERIE ET LE CREUSEMENT DU FOSSE ENTRE LES TENDANCES

  

Jusqu'en 1956, malgré une direction nationale qui se définit elle-même comme « gestionnaire et apolitique », l'UNEF se renforce de tous les éléments jeunes issus de la Résistance, principalement des membres de la Jeunesse Communiste (organisation de jeunesse du PCF) et recrute de manière considérable grâce aux différents mouvements de grève de 1947 et 1948 (grève contre le relèvement du prix des droits universitaires et pour la création d'une sécurité sociale étudiante). Ce mouvement de construction provient aussi de la transformation du milieu étudiant, qui devient plus nombreux, moins aisé et beaucoup plus marqué par les idées de lutte.

 

Depuis 1953, les « événements » s'accélèrent en Algérie. Il ne s'agit plus de tensions, mais d'une guerre larvée et ouverte à la fois. Deux phénomènes au moins expliquent l'importance de la question pour l'UNEF. Tout d'abord, un véritable problème de conscience : nationale pour les uns, il faut sauvegarder l'intégrité territoriale de la France, historique et politique pour les autres, il faut admettre le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ; au résultat, une conscience politique différente, fondamentalement opposée et antagoniste, qui ne pouvait que se traduire par la violence des affrontements et par la tendance à la scission. Mais si l'UNEF s'est trouvée ainsi au centre du conflit algérien, c'est aussi en raison de sa double nature, à la fois intellectuelle et jeune. Se côtoient alors à l'UNEF les futurs cadres, les futurs chefs de la nation ; ce statut ne pouvait qu'induire une volonté de peser sur un avenir à construire.

 

Parallèlement, en septembre et octobre 1955, à un an du début du conflit, la jeunesse dans son ensemble est touchée par la guerre. Dès le 24 août 1955, « en raison de l'aggravation de la situation en Algérie », le gouvernement ordonne le rappel de la quatrième fraction de la classe 1952 et de la première de la classe 1953. Le 29 août, les militaires du contingent de 1954 sont maintenus sous les drapeaux. Le 8 mai 1956, c'est le rappel des contingents de la deuxième fraction de la classe 1952 ; 75.000 hommes (dont plus de 18.000 étudiants) sont concernés. Le 27 février 1957, le gouvernement précise que la durée légale du service militaire demeure limitée à 18 mois, mais qu'en raison de la guerre d'Algérie elle est portée à 30 mois !

 

Tous les ingrédients d'une exacerbation des positions sont là. L'AGE de Grenoble adopte en mars 1956 un texte reconnaissant « le droit des Algériens à la liberté nationale ». A Paris comme à Toulouse, on se heurte au nom de l'Algérie française d'un côté, de l'anticolonialisme de l'autre. Les facultés deviennent des terrains de bataille. En mars, l'université d'Alger est aux mains des ultra-droites. Parallèlement, l'UGEMA (Union générale des étudiants musulmans algériens), lors de son 2e Congrès à Paris (24-30 mars 1956), demande « la proclamation de l'indépendance de l'Algérie, la libération de tous les patriotes emprisonnés, et des négociations avec le Front de Libération Nationale ». Inversement, l'AGE d'Alger s'engage dans l'activisme d'extrême-droite qui la mènera du coup de force de mai 1958 aux barricades de janvier 1960. Le président de cette AGE, Lagaillarde, en tenue de parachutiste flambant neuve, enfoncera au volant d'un camion les grilles du gouvernement général à Alger, le 13 mai 1958. La scission entre ce qui deviendra les Corporations et les organisations de droite d'un côté et les syndicats étudiants de l'autre est en train de se consommer.

 

 

LA PREMIERE GRANDE SCISSION

  

Le 21 avril 1957 s'ouvre à Paris le 46e Congrès de l'UNEF. L'atmosphère est explosive. D'abord parce que depuis plusieurs mois, la répression gouvernementale s'abat avec régularité : interdiction de la traditionnelle journée anticolonialiste du 21 février, emprisonnement de centaines de jeunes militants politiques travaillant pour la cause algérienne… Autre élément qui ne peut qu'attiser les passions : les témoignages de torture à Alger. Enfin, rejetant une longue et ancienne tradition d'accueil, le président du Conseil municipal de Paris refuse de recevoir le bureau de l'UNEF. En revanche, il accueille l’AGE d'Alger, en rupture avec le bureau national depuis 1956. Les AGE « majos » semblent retrouver de la force : langues orientales, Paris-Sciences, le Cartel des arts, HEC, Paris-pharmacie, Aix, Dijon, Nantes désavouent la direction de l'UNEF. L'AGE d'Alger force les portes du Congrès : tracts, injures et coups pleuvent ; Jean-Marie Le Pen (ancien membre de l’UNEF) est venu en renfort en uniforme d'officier parachutiste.

 

Lorsque vient à l'ordre du jour le rapport de la commission outre-mer, les AGE « majos » souhaitent entendre la position de l'AGE d'Alger. Les mots témoignent de l’exacerbation de la réaction de la tendance pro-Algérie française, ils démontrent s'il en était besoin l'existence de deux entités inconciliables au sein de l'UNEF : « En Algérie, la France mène une guerre contre la sécession de douze départements français… La rébellion est le fait de condamnés de droit commun… et d'intellectuels en proie au délire panislamiste oriental… Nous souhaiterions que l'UNEF… ne vienne pas ajouter elle aussi sa pierre au dossier de la trahison ». Le bureau national propose l'envoi d'une lettre au président Coty, qui sera refusée, puis le vote d’une motion, qui sera adoptée :

 

« Le 46e congrès de l'UNEF,

Soucieux de maintenir l'amitié et le dialogue entre les étudiants de France et les étudiants d'outre-mer, tenant pour légitime la revendication des étudiants d'outre-mer de voir leurs peuples s'administrer eux-mêmes et gérer démocratiquement leurs propres affaires,

Estimant que les liens qui doivent unir la France et les peuples d'outre-mer ne sauraient être que librement consentis, et non obtenus par la force,

Considérant le rôle spécifique qui doit être celui de l'UNEF dans le phénomène historique de décolonisation,

Estime que ce rôle implique les cinq tâches suivantes :

 

Combattre le racisme sous toutes ses formes,

Défendre et respecter les libertés d'opinion et d'expression des étudiants d'outre-mer,

Entretenir avec les étudiants d'outre-mer une collaboration fondée sur une stricte égalité,

Apporter son soutien pour la satisfaction de leurs revendications syndicales,

Informer les étudiants sur les problèmes concernant les étudiants d'outre-mer particulièrement dans le domaine de l'enseignement et de la culture,

Lutter conjointement pour le libre établissement des cultures autochtones dans les pays d'outre-mer et pour le maintien de la culture française dans les pays ayant obtenu leur émancipation ».

 

Cette motion est bien peu radicale, mais la cause est entendue : dix-sept AGE « majos » (dont Aix, Bordeaux, Paris-droit…) annoncent leur retrait de l'UNEF. Quatre AGE « majos » restent dans l'UNEF ; il s'agit de Paris-Sciences, langues orientales, Lille et Angers. L'UNEF regroupe alors 42 associations étudiantes sur les 59 existantes.

 

 

LA NAISSANCE DU MEF

  

Le 15 mai 1957, les statuts du MEF sont déposés. Le 21 mai 1957, le gouvernement Mollet est renversé. Malgré les appuis de Robert Lacoste et de Jacques Chaban-Delmas, le MEF, qui regroupe huit des dix-sept AGE scissionnaires, reste isolé. L’UNEF convoque le 2 juin 1957 une Assemblée Générale extraordinaire pour envisager une possible réunification du MEF avec l'UNEF. Pressés par le Haut commissaire à la jeunesse et aux sports, Maurice Herzog, qui refuse de recevoir les dirigeants du MEF, les scissionnaires retourneront à la maison commune lors du congrès de Lyon en 1959. A Marseille, en avril 1958, l'UNEF réunit son 47e Congrès. 1958, année clef de la guerre d'indépendance, a vu la dissolution de l'Union Générale des Etudiants Musulmans Algériens (UGEMA) pour « collusion avec le FLN ». Pour préserver la possibilité d'une réunification avec le Mouvement des Etudiants de France, le bureau national de l’UNEF impose sans ménagement le retrait de la motion votée sur l'Algérie.

 

Mais les événements, en cette année 1958, s'emballent ; le 13 mai 1958, face à la situation à Alger, l'UNEF appelle « le gouvernement à défendre les institutions de la République, seule garantie d'un syndicalisme démocratique ». Le nouveau président de l’UNEF G. Danton (membre du Parti Socialiste Unifié) va devoir se situer dans une accélération de l'histoire et prendre en compte la nouvelle donne politique. Les années 1959 à 1962 voient l'engagement de plus en plus actif de l'UNEF sous la pression des faits et avec le renforcement des AGE proches de l'AJS (trotskiste). Ses militants jouent un rôle essentiel dans l'animation des forces syndicales et dans leur union. Remarquons que la naissance et les transformations du mouvement étudiant ne sont souvent pas dues à des forces propres au mouvement étudiant, mais à des causes plus profondes dues à l'accélération de la lutte de classes (guerres mondiales, révolutions nationales, crise économique, grèves générales…).

 

 

LA DEUXIEME SCISSION NE FAIT QU'ENTERINER LA PREMIERE

  

Au Congrès de 1959 (Lyon), le MEF accepte de réintégrer l'UNEF moyennant la promesse que celle-ci sera neutre concernant l'indépendance algérienne. Inutile de dire que cette promesse ne sera pas tenue. En 1960, Dominique Wallon, qui a pris des contact avec le Front de Libération Nationale algérien (FLN) devient président de l'UNEF. En octobre, l'UNEF prend une part active aux manifestations pour la paix en Algérie, puis en février 1962 participera aux manifestations anti-OAS (Organisation Armée Secrète). Les gaullistes tenteront une opposition interne plus vigoureuse que le MEF en créant le Comité de liaison et d'information des étudiants de France (CLIEF). La rupture entre le corporatisme et le syndicalisme est définitivement consommée.

 

Dès 1961, l'ancienne direction gaulliste quitte l'UNEF pour créer la Fédération nationale des étudiants de France (FNEF). On compte, en 1962, 80.000 adhérents à l'UNEF contre 20.000 à la FNEF. C'est pour « punir » l'UNEF de sa prise de position algérienne, que le gouvernement de Gaulle-Debré soutiendra la scission FNEF. Il lui attribuera d'ailleurs trois sièges au Centre national des oeuvres.

 

 

QUERELLES INTERNES

  

De graves dissensions émaillent désormais le fonctionnement national de l'UNEF. Deux tendances générales s'affrontent. D'un côté le courant traditionnel issu de la tendance « chrétienne progressiste », proche de la CFDT, de l'autre côté les tendances se réclamant, peu ou prou, du mouvement ouvrier : étudiants proches du Parti Socialiste Unifié (PSU - socialiste), étudiants proches de l'Union des Etudiants Communistes (UEC - organisation étudiante du PCF), étudiants proches de l'Alliance des Jeunes pour le Socialisme (AJS, proche du PCI - trotskiste).

 

Les dissensions porteront principalement sur l'accroissement des aides sociales et sur la participation aux conseils et aux assemblées d'égal à égal avec les enseignants : les chrétiens s'y opposeront. En février 1962, l'UNEF organisera une manifestation pour interdire l'entrée dans la Sorbonne au ministre de l'Education nationale. En mars de la même année, le gouvernement réforme le Conseil National des Œuvres (CNO - ancêtre du CNOUS) et diminue la possibilité de participation des étudiants à sa gestion. Il supprime la subvention de l'UNEF. Privés de « grain à moudre » car le ministère refuse de recevoir l'UNEF et de discuter avec elle des revendications étudiantes (l'UNEF organisera le 19 février 1963 des grèves et des manifestations contre le refus du gouvernement de la recevoir), les militants syndicaux s'orientent de plus en plus vers l'action politique contre le régime gaulliste.

 

Le plan Fouchet de 1963 proposait de réformer l’Université dans une direction technocratique afin de traiter deux types de population : la masse des futurs cadres moyens de l’enseignement et de l’industrie, engagés dans des cycles courts, et une élite de pointe bénéficiant de cycles longs, débouchant sur la recherche. De 1963 à 1964, de nombreuses manifestations marqueront une opposition forte à cette réforme. Pour la première fois, on voit apparaître un mouvement étudiant de masse ayant pour enjeu l’Université elle-même. Par ailleurs, la politisation de l'UNEF s'accroît chaque jour un peu plus : les JC (Jeunesses Communistes), à laquelle étaient adhérents nombre des dirigeants syndicaux, éclate en 1965/1966. Ces départs donnent naissance à l'UJCML (Union des Jeunesses Communistes Marxistes Léninistes, stalinien-maoïste) et à la JCR (Jeunesses Communistes Révolutionnaires, trotskiste).

 

La guerre d'Algérie avait montré que les étudiants pouvaient être acteurs, non seulement dans le champ universitaire, mais aussi dans le jeu politique national. Les étudiants, leurs mouvements et leurs organisations, devenaient dès lors un enjeu pour divers forces et partis. Ainsi, privée de plus en plus de l'efficacité de la fonction syndicale (la responsabilité en incombe au gouvernement au premier chef), l'UNEF allait connaître des débats politiques qui ne pouvaient plus se mener au sein des organisations politiques traditionnelles. Le Congrès de Toulouse (avril 1964) verra une coalition socialistes-chrétiens, qui ne permettra pourtant pas d'endiguer la confusion à l'intérieur de l'organisation. En 1966, après deux années difficiles, le Congrès de Grenoble reconnaîtra la faillite de l'UNEF. Mai 1968 aurait pu donner une nouvelle chance à l'UNEF, ce sigle était encore populaire et fédérateur aux yeux non seulement des étudiants, mais de la population. Mais, crise sociale et politique plus que simple crise universitaire, mai 68 va accentuer la politisation de la partie la plus active et militante des étudiants, pour qui le problème n'est pas tant les revendications immédiates et l’Université, mais le changement politique.

 

 

LA CRISE IDENTITAIRE

  

Au printemps 1968, l'UNEF est une organisation en pleine crise matérielle et financière. Il reste qu'elle demeure la seule organisation connue et reconnue du milieu étudiant, présente dans toutes les villes universitaires, ce qui en fait un lieu de convergence en même temps qu'un enjeu de pouvoir entre diverses forces politiques de gauche. Des restaurants universitaires à la guerre du Vietnam en passant par les questions culturelles, elle seule couvre tous les aspects des sensibilités politiques des étudiants. La détresse matérielle est à son comble en 1968. Paralysée par des dettes égales à son budget annuel, l'organisation parvient à peine à fonctionner : le mensuel de l'UNEF est publié une seule fois en plus d'un an. Faute de moyens, les tracts ne peuvent être imprimés ou envoyés en province. Une souscription de la dernière chance, lancée en janvier 1968, ne semble guère avoir eu de succès et le licenciement des quatre dactylos du bureau national est prévu à compter du 1er mai 68.

 

De ce dénuement, l'arrêt de la subvention ministérielle n'est pas la cause essentielle, bien qu'il soit le symbole de l'ostracisme du gouvernement de Gaulle. La cause essentielle de la débâcle financière est l'hémorragie des adhérents. L'organisation étudiante qui se vantait en 1960, avec 100.000 membres, de grouper un étudiant sur deux, n'en rassemble peut-être pas un sur dix en 1968 : le chiffre de 50.000 adhérents est alors le maximum envisageable. A cet amenuisement correspond un rétrécissement géographique : nombre d'AGE ne donnent plus de nouvelles ou ne participent plus à la vie nationale, quand elles n'ont pas implosé comme celle de Strasbourg, prise en 1966 par des militants de l'Internationale Situationniste. En janvier 1968, un stage sur les études de lettres, prévu par la direction, n'a pu se tenir faute d'AGE présente.

 

Une telle crise renvoie à une incertitude de fond sur la place et le rôle de l'organisation étudiante. Ayant connu son apogée en 1960 avec un rôle majeur dans l'action contre la guerre d'Algérie, l'UNEF n'a dès lors pas accepté de se résigner à une stricte fonction syndicale revendicative, qu'au reste elle avait toujours débordée. De 1963 à 1968, diverses équipes plus à gauche (principalement UEC) se succèdent à sa tête sans parvenir à redonner au syndicalisme étudiant une efficacité pratique. Les fonctions idéologiques et sociales de l'école et de l'université sont longuement disséquées et dénoncées : le statut et le devenir social des étudiants, les moyens de la convergence recherchée entre mouvement étudiant et mouvement ouvrier sont alors interminablement débattus. L’UEC manque de peu de l'emporter au Congrès de Lyon (juillet 1967) et d'arracher la direction aux étudiants du PSU. La troisième force est l'AJS, organisée dans l'UNEF au sein de la Fédération des Etudiants Révolutionnaires.

 

Une légère embellie revendicative est apparue à l'automne 1967. Pour la première fois depuis trois ans, l'UNEF a pu faire descendre les étudiants parisiens dans la rue sur des thèmes il est vrai très traditionnels. Mais les revendications sur les réformes des structures universitaires restent sans écho et, à l'étonnement des responsables, le terrain le plus sensible est celui des résidences universitaires. L'UNEF renonce d'avance à toute action d'envergure pour le 3e trimestre de 1968, d'autant que son assemblée générale du 21 avril, interrompue par une agression du groupe d'extrême-droite Occident, n'a pu trouver de successeur au président démissionnaire, confiant l'intérim au vice-président universitaire, J. Sauvageot. Un mot d'ordre de grève est pourtant donné pour le lundi 6 mai, sur le thème des règlements intérieurs des cités universitaires et du refus des examens comme moyen de sélection.

 

 

MAI 68

  

En mai-juin 1968, le rôle de l'UNEF est le reflet de sa faiblesse comme organisation. En revanche, son audience est due au prestige de son passé, à son caractère supposé représentatif, ce qui renvoie au besoin qu'a le mouvement de se reconnaître dans une organisation de caractère large. La direction de l'UNEF est d'autant plus surprise des événements du vendredi 3 mai qu'elle connaissait mal la situation à Nanterre où son AGE était d'ailleurs extrêmement faible, mais aussi du fait que ses membres, par ailleurs militants du PSU, étaient alors absorbés par la Conférence nationale étudiante que le PSU avait convoqué pour cette date. De là un flottement au départ, mais le lundi 6, la reprise en main est faite et dès lors l'UNEF, à défaut de diriger le mouvement, lui sert de « résonateur national » (Rapport moral de Sauvageot au 57e congrès de Marseille) pour lui donner justifications et raisons de durer et s'étendre, notamment en province.

 

Le 7 mai sont énoncés « trois points de l'UNEF » (levée des poursuites, retrait des forces de police, réouverture de Nanterre et de la Sorbonne), conditions fixées pour une reprise du dialogue, qui guideront le mouvement durant une semaine. A Paris, seul le vedettariat de façade qui met en avant Sauvageot permet à l'UNEF de co-diriger le mouvement, car aucune des sections UNEF de la capitale ne partage l'orientation de la direction nationale. Le relais y est donc pris par des Comités d'action qui se heurtent souvent aux structures UNEF traditionnelles.

 

Vis-à-vis de la province où la direction nationale a l'essentiel de ses appuis, il ne semble pas y avoir de déplacements de membres du bureau national avant la fin mai, et c'est seulement à la mi-juin que le bureau national annoncera son intention de « correspondre régulièrement afin de lui envoyer les éléments d'information dont il dispose, les consignes qui sont aujourd'hui nécessaires compte tenu de la situation » (mieux vaut tard que jamais !). Les directives nationales du 6 mai ne sont d'emblée reprises que par dix AGE fidèles (Angers, Bordeaux, Caen, Clermont, Grenoble, Lyon, Marseille, Montpellier, Reims, Rennes), tandis que trois AGE (Nancy, Rouen, Saint-Etienne) au moins expriment publiquement leurs désaccords. En Mai 68, il y a environ trente AGE à l'UNEF. Pourtant, les mots d'ordre sont plutôt suivis non seulement chez les premières (à Caen, AGE pourtant fidèle, la première mobilisation est très faible, tandis qu'à Grenoble, 1.500 étudiants se heurtent à la police et que résonne aussitôt le cri « CRS = SS », l'idée d'occupation des locaux y étant déjà proposée), mais aussi là où la structure locale est rétive (Rouen) ou inexistante (Strasbourg). A Toulouse, où l'UEC a récemment pris le contrôle de l’AGE, l'initiative revient d'emblée au « Mouvement du 25 avril », nouveau venu issu de vifs et récents événements locaux.

Les commentaires sont fermés.