27.06.2007
BFSE - Préambule
Bases fondamentales du syndicalisme étudiant
"Bases fondamentales du syndicalisme étudiant", édition 5 bis (2003-2004)
Préambule.
I : Théorie et fonctions du syndicalisme étudiant.
II : Pratiques militantes dans le syndicalisme étudiant.
III : La laïcité et la défense du service public.
IV : Brève histoire des étudiants et de l’Université.
V : Brève histoire du mouvement étudiant.
VI : Brève histoire du mutualisme étudiant.
VII : Brève histoire du mouvement ouvrier et du syndicalisme salarié.
VIII : Les réformes universitaires depuis 30 ans.
Annexe : Bibliographie et références.
___________________
Le syndicat étudiant de lutte, qui est un outil d’expression et d’action au service des étudiants et de leurs luttes, doit se battre avec les étudiants, et pas malgré eux comme le fait le « syndicalisme » d’accompagnement. Cela passe par des principes simples :
- La démocratie à l’Université s’exprime par les Assemblées Générales.
- Les mouvements étudiants doivent être dirigés par les étudiants eux-mêmes.
- Tous les militants d’un syndicat de lutte sont pleinement étudiants, et ne sont pas des « permanents » ou des « syndicalistes professionnels ».
- Le syndicat de lutte regroupe tous les étudiants, quelles que soient leurs opinions politiques, philosophiques ou religieuses.
- Nous oeuvrons pour l’ensemble des étudiants.
Préambule
« Nous devons contribuer à la formation d’un mouvement national et unitaire, car l’offensive menée contre l’enseignement supérieur ne peut être repoussée que par un mouvement national d’ampleur »
(extrait de la charte de la première FSE, 2000-2003)
Cette brochure ne constitue pas un savoir figé, qui contiendrait des considérations dogmatiques et immuables. C’est au contraire une base de réflexion, devant être lue avec un regard constamment critique. C’est en confrontant nos positions théoriques avec notre vécu militant au quotidien que notre action sera la plus en phase avec les intérêts des étudiants, donc qu’elle sera la plus efficace.
En apportant des bases théoriques, cette brochure doit contribuer à permettre à chaque militant de la FSE de s'exprimer et de défendre ses idées en connaissance de cause. Elle n’est qu’un premier élément de la réflexion personnelle de chacun.
Cette brochure contient trois types d’éléments. D’abord les repères historiques, qui permettent de comprendre les tenants et aboutissants de la situation actuelle, et qui apportent une mise en perspective à notre engagement quotidien. Ensuite des bases de réflexion, qui aident chacun à se forger sa propre opinion. Enfin la transmission d'expériences militantes, car ceux qui ont milité avant nous ont souvent vécu des grèves et de nombreuses expériences de terrain, riches d’enseignements qu’il serait regrettable de perdre.
Le syndicalisme étudiant, s'il a commencé à exister partiellement vers le début du XXe siècle, s'est constitué en tant que tel dans les années 50. L'UNEF a été fondée en 1907, mais elle n'est devenue un syndicat au sens propre du terme qu'après la scission de 1958. Encore faut-il précisé que depuis lors, l’UNEF a été un perpétuel enjeu de pouvoir entre différents courants politiques, provoquant entre autres sa scission en 1971 (PC contre le reste de la gauche), ainsi que sa réunification en 2001 (dans le cadre de la gauche plurielle). Nous participons donc à un mouvement qui a une histoire très jeune. On pourrait même ajouter que l’existence d’un syndicat national réellement indépendant politiquement n’a pu être envisagé concrètement que depuis les grèves de novembre-décembre 1995 (qui ont prouvé la faillite des UNEF). Notre histoire a donc quarante ans, ou un siècle tout au plus, et les prémisses de notre projet actuel datent d’il y a tout juste sept ans.
Etant donné la situation actuelle, chacun d’entre nous doit donc avoir la conscience et la volonté de s’inscrire dans une dynamique de reconstruction du syndicalisme étudiant, en plus de la volonté de défense des étudiants et de leurs intérêts. De même que nous ne pourrons convaincre que si nous sommes convaincus, nous ne pourrons unir les étudiants que si nous sommes nous-mêmes unis. Les victoires et les avancées étudiantes ne s’obtiennent que si les étudiants se mobilisent, et pour cela, il faut que les étudiants aient confiance en eux-même et en leur capacité collective de réflexion et d'action.
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BFSE - Théorie et fonctions du syndicalisme étudiant
"Bases fondamentales du syndicalisme étudiant", édition 5 bis (2003-2004) :
I : Théorie et fonctions du syndicalisme étudiant
« Il faut comprendre pour agir et, naturellement, agir pour comprendre »
(Eugène Varlin, secrétaire de la section française de la Ière internationale)
FONCTIONS ET BUTS
La fonction élémentaire du syndicat est d'unir pour la défense des revendications. Le syndicat organise les étudiants pour la défense de leurs intérêts matériels et moraux, quelles que soient leurs opinions politiques, philosophiques ou religieuses.
Mais avant cela, le but primordial du syndicat est d'unir. L'union des étudiants et le refus de la compétition entre eux est le premier pas qui mène à la conscience commune, sans laquelle il n'y a pas de lutte possible. C'est la première tâche du militant, c'est la raison pour laquelle nous avons choisi comme mot d'ordre la phrase « Une attaque contre un seul est une attaque contre tous » (qui est à la base le slogan des dockers de Liverpool, « An injury to one is an injury to all »). Lorsque l’administration refuse une dérogation à un seul étudiant qui remplit les critères, elle tient le moyen de la refuser à tous les étudiants. Dès l’instant où nous arrivons à faire comprendre aux étudiants qu’ils partagent une « communauté d’intérêts », on supprime la concurrence entre eux et ils peuvent s’unir pour la satisfaction de leurs intérêts.
Le syndicat, pourtant, ne doit pas seulement unir. En restant à ce stade, il se scléroserait et deviendrait une corporation. Il doit unir pour obtenir la satisfaction des revendications des étudiants : de meilleures conditions d'études, des diplômes de qualité, l’Université ouverte à tous… Les revendications ponctuelles et limitées n'ont de sens que dans le cadre de principes plus généraux. Par exemple, partant de l'idée selon laquelle chacun a le droit d'accéder au savoir dans sa totalité, gratuitement et sans que cela ne le lèse dans sa vie professionnelle ou personnelle, il faut en tirer toutes les conséquences.
Enfin, le syndicat unit tous les étudiants quelles que soient leurs opinions politiques, philosophiques ou religieuse. La raison est simple à comprendre et parfaitement identifiée dans les textes de discussions préalables à la Charte d’Amiens de la CGT (1906) : « Quand un patron veut diminuer les salaires à ses ouvriers, il ne les diminue pas d’un sou à ses ouvriers réactionnaires, de deux sous aux républicains, de trois sous aux socialistes, de quatre sous aux anarchistes et de cinq sous aux croyants, de six sous aux athées, etc... Il les diminue d’une façon égale à tous ses ouvriers, quelles que soient leurs opinions politiques ou religieuses, et c’est cette égalité dans le mal qui les atteint qui leur fait un devoir de se solidariser sur un terrain où les différences politiques ou religieuses ne les empêcheront pas de se rencontrer. Ce terrain, c’est tout simplement le syndicalisme, puisqu’aussi bien le syndicalisme a pour objet de s’occuper de la question des salaires. Une fois réunis sur ce terrain de neutralité absolue, les ouvriers lutteront ensemble pour résister à une baisse des salaires ou pour en obtenir une hausse ; pour faire obtenir des règlements d’atelier ou des conditions de travail donnant plus de bien-être et plus de liberté ». Oui, mais quelle différence avec l’action politique ? Laissons répondre les ouvriers du textile de 1906 dans les discussions préalables à la Charte d’Amiens : « L’action politique, c’est celle qui est inspirée par les préoccupations morales des citoyens, qui voudraient établir entre les hommes des relations sociales conformes à leurs désirs (...) Cette forme d’action n’oppose pas nécessairement toujours les ouvriers et les patrons. Les groupements qui en découlent sont des groupements d’affinités, beaucoup plus que des groupements d’intérêt social immédiat. C’est ainsi que, sur ce terrain, il peut y avoir des patrons avec des ouvriers, des bourgeois avec des socialistes, des millionnaires avec des pauvres, des riches avec des anarchistes. Considérée, donc, de ce côté, l’action des ouvriers peut se morceler en autant de fractions qu’il y a de conceptions politiques, car si l’accord est facile entre eux sur la nécessité de se grouper tous contre le mal patronal qui les frappe présentement, il est beaucoup plus difficile sur la nécessité d’une transformation sociale ».
LA LEGITIMITE
Cette notion est centrale, et constitue actuellement une importante ligne de fracture entre les différentes organisations se réclamant du syndicalisme étudiant.
Pourquoi l'UNEF passe-t-elle tant de temps à faire des cartes (sans expliquer réellement l'aspect « syndical » de celles-ci) ? Cette organisation part du principe que le seul moyen de se poser en « organisation représentative », c'est d'intégrer le maximum d'étudiants. A ce titre, ce qui compte pour les dirigeants de cette organisation n'est pas que les adhérents militent, luttent ou participent, mais que par leur adhésion ils signifient : « oui, l'UNEF me représente ». Donc, comme il est plus facile de faire des cartes au nom de services rendus (photocopies, tickets de RU à l'unité, gala, réductions sur des boissons et confiseries...) qu’au nom du syndicalisme et de la notion de combat, on vend des « cartes-avantages » car « pour être défendu, il vaut mieux être syndiqué ». L'UNEF prétend donc négocier directement en son nom devant les instances gouvernementales. Il est évident que nous considérons qu'il s'agit d'une escroquerie, parce que les adhérents ne jouent qu'un rôle de faire-valoir et leur opinion ne peut être prise en compte.
Pour notre part, nous ne nous considérons comme légitime outil des étudiants que dans certaines circonstances. Nous savons que nous ne pourrons jamais représenter par les cartes ne serait-ce que la moitié des étudiants, nous refusons l'escroquerie du réseau d'élus (les élus le sont toujours avec moins de 10% de voix exprimées). En réalité, le seul moment où beaucoup d'étudiants s'expriment et mandatent sur des mots d'ordre précis des organisations, c'est au moment des Assemblées Générales étudiantes (AG) et des mouvements de contestation (en premier lieu les grèves). Nous ne considérons pas que notre engagement nous hausse au-dessus des autres : nous ne parlons pas à la place des étudiants. Nous ne sommes pas, comme le revendique pour elle l'UNEF, un « interlocuteur responsable » qui, parce qu'il a été élu, peut dire ce qu'il veut. Bien au contraire, ce qui fait que nos revendications reçoivent le soutien des étudiants c'est parce que ce sont justement celles des étudiants. Nous n'élaborons pas notre stratégie dans un laboratoire secret grâce à notre « intelligence hors du commun » et à notre « expérience extraordinaire » : au contraire, militer c'est écouter les revendications des étudiants, en faire parti, en ressentir les aspirations et les préoccupations. Nous ne sommes là que pour exprimer et défendre consciemment les aspirations des étudiants.
L'émancipation des étudiants doit être l’œuvre des étudiants eux-mêmes. En nous auto-proclamant « interlocuteurs responsables », nous ne ferions que substituer une bureaucratie à une autre. Il ne s'agit donc pas pour nous de proposer aux étudiants un « projet de société » élaboré par des esprits miraculeusement éclairés (conception inhérente aux appareils bureaucratiques et leur servant de justification idéologique). La lutte ne se commande pas d'en haut.
LE MONDE DU TRAVAIL ET L'INSERTION PROFESSIONNELLE
Il faut se méfier d'une idée qui, prise de différentes manières, peut vouloir dire deux choses parfaitement opposées : « l'Université n'est pas un lieu isolé sans rapport avec le monde ». C'est évidemment vrai, mais de ce constat, les gouvernements, et le patronat avec lui, ont toujours tiré la même analyse : il faut adapter l'enseignement au marché du travail. Ce serait pourtant une grave erreur.
C'est justement parce que l'Université a sa place dans la société et c'est justement parce que les étudiants seront souvent obligés de trouver un travail après que l'enseignement ne doit pas s'adapter au tissu économique. En créant des diplômes spécialement professionnels, on en limite la qualité (le diplôme est donc soumis à la dévaluation inévitable du progrès scientifique et des changements économiques) : l'INSEE montre que le chômage touche sensiblement moins les étudiants titulaires de diplômes généraux que de diplômes spécialisés (cf. données sociales et économiques, mars 1997).
L'Université est là pour accomplir une mission de service public fondamental. Aucun organisme privé ne pourrait, pour des strictes raisons de profits, la remplacer. Il s'agit pour elle de conserver, transmettre et accroître tous les savoirs humains. Chaque être humain a le droit inaliénable d'accéder au savoir, il faut donc qu'un organisme existe, c'est l'Université publique, laïque, générale et qui regroupe toutes les disciplines.
Dès l'instant où des intérêts privés participent à la gestion de l’Université, ils n'ont de cesse que de développer et d'adapter à leurs intérêts certaines filières rentables économiquement et de délaisser celles qui ne rapportent rien. Cette analyse est valable aussi pour ce qui concerne la recherche fondamentale et la recherche appliquée. La première explore tous les domaines, sans se soucier de ses possibles applications. La seconde explore un domaine ultra-spécialisé en tentant d'en trouver des applications : elle est donc plus immédiatement rentable que la première (donc plus appréciée des entreprises, au détriment de la recherche fondamentale).
L'UNIVERSITE, LE DIPLOME, LE TRAVAIL
Toute une série de questions, liées entre elles, reviennent sans arrêt sur le tapis dès qu’il est question de réforme universitaire ou de « projet de société autour de l’Ecole ». Ces questions sont toutes liées à la notion de diplôme et de travail.
Les fonctions de l’Université
Etre étudiant, ce n’est pas se battre pour son avenir professionnel (ou pas seulement). Etre étudiant, selon nous, c’est :
· acquérir des savoirs (voire en créer de nouveaux selon le niveau d’étude), ce qui est validé par un diplôme qui a une valeur sur le marché du travail, garantie par les conventions collectives.
· développer son esprit critique.
· être solidaire et défendre le fait que chacun puisse avoir accès aux études de son choix.
Pour résumer, ce n’est pas seulement se battre pour avoir un diplôme, mais se battre pour que chacun puisse avoir un diplôme de qualité. Le diplôme peut servir à monnayer au mieux ses capacités (sa force de travail) sur le marché du travail. Partant de ce principe, nous pourrions dire que l’Université sert à trouver un travail. Cela peut être vrai, mais les gouvernements se servent de ce postulat pour dire : « l’Université sert à trouver un métier, il faut par conséquent former les étudiants à la pratique de ce métier ». Cela, en revanche, est parfaitement erroné, et conduit à toutes les réformes que nous connaissons.
L’Université est « le service public garant de la transmission et de l’accroissement de tous les savoirs à tous les citoyens ». Elle n’est pas là pour former l’étudiant à la pratique d’une activité professionnelle, d’un métier. L’enseignement supérieur, par le retour permanent à la recherche, assure à l’étudiant un certain niveau de connaissance et une méthode d’apprentissage qui lui permettra ensuite, après qu’il eût été diplômé, de se former s’il le souhaite à une activité particulière dans le cadre d’un contrat de travail.
L’Université ne doit pas apprendre un métier
L’étudiant doit être formé à une pratique professionnelle dans le cadre d’un contrat de travail, parce que c’est l’employeur qui doit payer la formation qui va lui permettre de faire des bénéfices sur ce travail. Ce paiement de la formation professionnelle du salarié par l’employeur est garanti par le Code du Travail. C’est justement parce que les employeurs, et leur représentation nationale au premier plan (le MEDEF), veulent économiser ce que coûte la formation de leurs personnels, qu’ils tentent de faire porter cette charge à l’Université et aux étudiants eux-mêmes. Le rapport Attali (1998) proposait d’ailleurs la disparition pure et simple de la notion de validité permanente des diplômes en proposant « d’envoyer les salariés se former régulièrement dans les universités » (à leurs frais !). La propagande distillée par les médias et les institutions affirmant que le remède au problème du chômage tient dans une formation plus pointue des futurs salariés sert précisément à cela, laissant de côté le fait que le chômage est lié à la structure actuelle de la société et non à un manque de formation des salariés.
Le but des employeurs est simple : pouvoir embaucher des jeunes déjà spécialisés et formés en fonction de leurs besoins économiques immédiats, sans avoir à payer de formation. C’est le sens de l’ensemble des réformes du supérieur proposant « une meilleure adaptation aux besoins économiques locaux ». Mais nous savons, car les chiffres sont là pour le prouver, que les diplômes ultra-spécialisés sont aussi des diplômes à dévaluation rapide, la technique et les connaissances se transformant très rapidement. Le titulaire du diplôme ultra-spécialisé est alors remplacé par un nouveau diplômé plus au fait des derniers développements des techniques : c’est le salariat-kleenex. Le service public sert alors non plus aux besoins des citoyens, mais à ceux des employeurs. Un diplôme général, en revanche, permet à celui qui le détient de changer de voie, de s’adapter aux nécessités de son emploi et de continuer sa formation au sein de l’entreprise, aux frais de celle-ci. C’est la raison pour laquelle nous revendiquons : un vrai diplôme !
La notion de diplôme
Un diplôme, c’est en France la reconnaissance nationale garantie par l’Etat d’un certain niveau de connaissance. Ce niveau de connaissance, calculé en fonction du nombre d’heures étudiées, fait l’objet de négociations et de luttes âpres entre les syndicats ouvriers et les organisations d’employeurs au niveau des branches professionnelles (énergie, communication, métallurgie et mines…), c’est ce que l’on appelle des conventions collectives. Celles-ci garantissent la reconnaissance du diplôme dans toute la branche (on dit parfois le secteur) et par conséquent le niveau de salaire, le calcul des retraites et des congés, le calcul de l’avancement et de l’ancienneté, etc... Le diplôme, c’est la garantie collective des travailleurs. C’est aussi ce qui garantit un vrai salaire !
Le cadre national des diplômes
C’est justement parce que les diplômes font l’objet de négociations par branche à l’échelle du pays, qu’il faut que le diplôme soit reconnu nationalement par l’Etat. Celui-ci « habilite » les diplômes tous les 4 ans, en fixant le nombre d’heures, les disciplines qu’ils doivent aborder, etc... A la différence du lycée pourtant, il n’y a pas de « programme », c’est-à-dire de contenu rigide fixé. En effet, les enseignants sont (théoriquement) des enseignants-chercheurs, qui organisent le contenu de leur enseignement en fonction des progrès et des transformations de leurs recherches. C’est la raison pour laquelle un DEUG de philosophie obtenu à Paris sera plutôt axé sur la philosophie du droit tandis que le même diplôme sera plutôt axé à Montpellier sur la phénoménologie. Le cadre national des diplômes ne signifie pas que ceux-ci aient les mêmes contenus, il signifie qu’ils contiennent le même niveau de connaissances et donc qu’ils doivent être reconnus sur tout le territoire de la même manière, en fonction des conventions collectives.
Nous disions plus haut que les employeurs cherchaient à avoir des diplômés spécialement formés à leurs intérêts immédiats. C’est le sens de toutes les réformes qui prétendent mettre en place des « collèges universitaires régionaux, ou locaux, de premier cycle », à « adapter les formations au tissu socio-économique local », à « assurer un financement régional des universités », etc... Cela signifie tout simplement la fin de la reconnaissance nationale des diplômes. C’est d’ailleurs le cas dans beaucoup de pays du monde, où c’est la mention de l’établissement où l’on a obtenu le diplôme qui en fixe la valeur : Berkeley’s Language Master, Harvard’s High Degree… Selon les moyens financiers de l’étudiant, selon son origine sociale, ethnique ou géographique, celui-ci pourra ou non évoluer dans l’échelle sociale. C’est la raison pour laquelle la FSE lutte pour le cadre national des diplômes, seul garant de l’égalité de tous les citoyens devant le système. Ajoutons que sans cadre national des diplômes, c’est forcément la mise en concurrence des universités entre elles.
La multiplication des barrières sélectives
De la réforme Bayrou à la réforme LANG-ECTS (et même avant, dès la réforme Fouchet), on retrouve un même objectif : l’augmentation des barrières sélectives à l’université. Les semestres instaurés par Bayrou (en 1997) ont pour conséquence de couper l’année en deux, au détriment de la cohérence pédagogique. Il y a également la multiplication des examens, ce qui fait qu’on est de moins en moins à la fac pour acquérir des savoirs, mais uniquement pour passer des examens (qui ont eux-mêmes perdus leur intérêt : les dissertations de 4 heures remplacées par des QCM, par exemple, sont une conséquence du doublement du nombre d’examens à moyen constant). Enfin, une fois la réforme appliquée totalement, il faudrait avoir son semestre pour passer dans le semestre suivant. Cette semestrialisation intégrale est différée sur la plupart des campus.
Deuxième élément fondamental, le 3/5/8 : inspiré du système nord-américain, recommandé par le rapport Attali (1998), amorcé par Allègre (1998-1999), il a finalement été consacré par Lang (2001-2002). C’est ici que l’on rencontre un argument démagogique et fallacieux, concernant la suppression du DEUG. Les étudiants et enseignants se sont battus contre l’instauration du DEUG au cours des années 70. Certains nous ont dit : « mais vous devriez être contents, on supprime le DEUG tant décrié autrefois par les étudiants ». Certes, aujourd’hui on supprime le DEUG, mais la barrière sélective (qui avait été instaurée à bac + 2 lors de la création du DEUG) demeure ! Ajoutons que demeure également la barrière sélective à bac + 1, qui n’a aucune justification pédagogique (instaurée en 1992, dans le cadre de la réforme Jospin, appliquée par Lang). Tout barrière sélective sans sortie diplômante est dénuée d’intérêt, sauf pour décourager les étudiants et leur faire quitter la fac.
Différence entre diplôme et compétences
Comme nous venons de le voir, le diplôme a une valeur collective. Cette notion de « collectivité » permet à n’importe quel salarié, même s’il se retrouve seul devant son patron, d’être soutenu par l’ensemble des autres travailleurs et de leurs organisations et de se défendre en justice (prud’hommes). C’est cette valeur collective que les gouvernements et les employeurs tentent de supprimer depuis des années : en substituant des diplômes locaux à reconnaissance locale (Certificat d’Université (CU), Diplôme d’université (DU)…) aux diplômes nationaux à reconnaissance collective et en substituant la notion de compétences à celle de diplôme.
Tandis que le diplôme reconnaît les connaissances d’un étudiant nationalement, c’est le patron, individuellement, qui décide des compétences d’un salarié. Ce dernier se trouve donc tout seul, privé de la force de frappe de ses organisations, pour vendre sa force de travail. C’est la destruction des conventions collectives et de tous les acquis. C’est aussi ce qui permet la déqualification : le titulaire d’une maîtrise qui livre des pizzas et le doctorant qui fait la plonge dans un restaurant.
Un vrai diplôme pour un vrai travail et un vrai salaire ! C’est un des mots d’ordre de la FSE qui, comme on vient de le voir dans la notion de « conventions collectives », c’est-à-dire d’union des travailleurs pour vendre le plus chèrement leur force de travail face aux employeurs qui veulent l’acheter le moins cher possible, est directement reliée à un autre mot d’ordre de notre syndicat, « Une attaque contre un seul est une attaque contre tous ».
DE LA NECESSITE DES SYNDICATS
Pour lutter et gagner sur des revendications, il est indispensable de s'organiser. Sans organisation, même embryonnaire, il ne saurait y avoir de véritables luttes, ou plutôt, les luttes ne resteraient que des feux de pailles. En période de lutte, les étudiants ont recours à leurs syndicats pour les aider dans leur action, même s’ils les désertent partiellement en période calme.
Le syndicat, parce qu'il est présent tout au cours de l'année comme structure permanente et ouverte, qu'il connaît la réglementation et la loi, qu'il connaît les méthodes d'action et leurs résultats, est un outil primordial pour mener à bien des luttes. Le syndicat, parce qu’il permet de réunir collectivement les étudiants, permet d’obtenir collectivement des avancées et de garantir collectivement des droits.
Les syndicats sont les organismes de défense des travailleurs, élémentaires mais fondamentaux. Ils sont le moyen du combat quotidien contre la remise en cause des droits, et le lieu où les travailleurs s'organisent. Ils ont été construits au cours de toute une histoire faite d'affrontements avec le patronat et l'Etat. Les syndicats sont une conquête historique centrale qui peuvent résister au patronat et à l'Etat, les affronter, les faire reculer et parfois les vaincre. L'idéologie dominante met en avant certain traits réactionnaires des appareils syndicaux (la bureaucratie) pour mieux tourner le dos aux syndicats, sans comprendre que les organisations syndicales réelles sont le produit du mouvement ouvrier, que leurs racines plongent dans toute l'histoire de ce mouvement.
COMBAT SYNDICAL ET COMBAT POLITIQUE
Par définition, l’économie a toujours été jusqu’ici « politique » : n’importe quel acte productif implique un certain système de rapports sociaux et a un effet politique de conservation, de renforcement ou de bouleversement des rapports sociaux établis.
Il faut pourtant s’entendre sur le terme de « politique ». S’il signifie agir dans le cadre de la société pour en transformer une partie (amélioration des conditions de vie, de travail, d’études, libertés démocratiques…), alors le combat syndical est un combat politique. S’il signifie œuvrer pour la prise du pouvoir, agir de manière « partisane » pour un parti politique déterminé, alors syndicalisme et politique sont différents. La FSE est un syndicat qui n’a d’action « politique » que dans le premier sens du terme.
L’idéologie dominante a suscité un « apolitisme » général de la population, qui s’est retourné contre l’engagement syndical, identifié à tort comme politique (au deuxième sens du terme). Il est évident que les syndicats abordent, selon des axes spécifiques, les problèmes politiques. Il y a forcément un caractère politique dans les luttes revendicatives.
Marx, dans un entretien de 1869, répond à une question qui lui est posée, « les syndicats doivent-ils dépendre d'un parti politique ? » ; sa réponse est nette : « Les syndicats ne doivent jamais être associés à un groupement politique, ni dépendre de lui, autrement ils ne rempliraient pas leur tâche et recevraient un coup mortel ». Nous abondons dans ce sens. Parce que nous sommes un syndicat, que nous abordons les problèmes socio-économiques, nous faisons un acte politique. Mais nous ne sommes pas une organisation politique, en ce sens que nous ne proposons ni un schéma de société ni une vision globale du monde. Nous luttons pour satisfaire les revendications étudiantes au nom des principes de solidarité, de démocratie, d’égalité et de liberté.
Un syndicat, s'il veut remplir son rôle auprès des étudiants, se concentre sur les droits et les revendications, ce qui le mène inévitablement à un autre schéma de société (on se rend bien compte que les droits fondamentaux et les besoins élémentaires (travail, logement, éducation, santé) sont en soi antagonistes avec les intérêts des classes dominantes). Mais étant donné les éléments que nous soulignions plus haut (cf. discussions préalable à la Charte d’Amiens), son rôle s’arrête là où commence l’action politique.
Citons un extrait des discussions préalables à la Charte d'Amiens, qui décrit la distinction entre le syndicat et le parti : « Considérant que tous les partis politiques (…) ne sont avant tout que des groupements d'opinions ayant un but primordial, celui de faire élire des membres au Parlement ; Que, dans ces groupes d'affinités, la lutte des classe, base fondamentale du syndicalisme s'y trouve anéantie par le fait que, patrons millionnaires et prolétaires affamés s'y rencontrent forcément d'accord, parce que, combattant au même plan un programme commun ; Tandis que le syndicat, groupement exclusivement d'intérêts, ne réunit que les éléments d'une même classe en vue d'une transformation économique, primant toute opinion philosophique, et qui supprimera la classe exploitrice et dirigeante; Attendu qu'il découle clairement de ces constatations qu'il existe un antagonisme profond qui s'oppose à toute relation, à toute entente réciproque entre le syndicat ouvrier et le parti politique; Le Congrès, vu les articles fondamentaux de la Confédération Générale du Travail et la neutralité politique que doit conserver tout syndicat confédéré, se prononce catégoriquement contre tout rapprochement ou rapports, quels qu'ils soient, entre la CGT et un parti politique quelconque ».
CORPORATISME, SYNDICALISME DE NEGOCIATION ET SYNDICALISME DE LUTTE
Certains syndicats ont changé, ou au moins leurs directions. Certains ont perdu leur image traditionnelle de regroupement des exploités pour devenir des sortes « d’entreprises de services » (informations, défense juridique, mutuelles…). D'autres évoluent vers des revendications qualitatives (participation à la gestion, société plus solidaire). Le succès de ces syndicats repose sur leur efficacité – il est tellement simple d’obtenir des résultats lorsque la seule question qui est posée réside dans une photocopieuse ou dans un code de loi –, leur crédibilité est donc proportionnelle aux avantages obtenus. Ceci est particulièrement net dans les pays où la négociation collective constitue l’essentiel de l’activité (Etats-Unis, Japon, Allemagne…).
Parce qu’il ne faut pas seulement soigner les effets, mais lutter contre les causes, il faut se battre contre toute les formes de corporatisme et de syndicalisme de service. En développant l’idée d’un syndicat réduit à de simples services (photocopies, ventes de tickets de RU, etc...) où tout est bon pour réunir les étudiants, on place rapidement un signe égal entre une soirée dansante de 1.000 personnes et une AG de mobilisation du même nombre. Et il est bien plus simple de rassembler 1.000 personnes pour une soirée que pour une AG... on en viendra donc rapidement à ne plus organiser que les soirées.
Une autre idée, commune, pratique pour le patronat, consiste à dire que tout peut être résolu par la négociation. C'est l'idée énoncée par J-P. Delas, dans son ouvrage universitaire intitulé Le Mouvement Ouvrier (CIRCA, Nathan, p. 165) : « Partout, sauf en France où patronat et syndicats sont réticents, l'activité syndicale est rythmée par la négociation des accords qui régissent le contrat salarial. Les gouvernants y voient un instrument de paix sociale et tentent de les renforcer. Par ailleurs, la législation du travail atténue la rigueur des affrontements en limitant le pouvoir de l'employeur. L'Etat s'interpose en énonçant les droits et les devoirs de chacun, il devient l'objet de pressions exercées par les deux parties qui veulent des règlements plus protecteurs ou au contraire plus légers ». On se rend bien compte combien cette vision idyllique est parfaitement erronée. Le gouvernement atténue en effet la rigueur des affrontements non en jouant l'arbitre impartial entre les deux parties mais en légitimant totalement les décisions patronales et en s'associant les directions syndicales. La suppression de l'autorisation administrative de licenciement, la désindexation du SMIC, les assouplissements progressifs du Code du Travail (mot sympathique qui veut dire démantèlement), etc… montrent réellement ce rapport de force.
Il s'agit, pour l'Etat, de faire croire que les décisions prises témoignent parfaitement de l'expression démocratiquement exercée des travailleurs et des étudiants : ce sont les « Etats généraux de l'Université », les groupes de réflexion, les « interlocuteurs responsables »… de soi-disant représentants qui ne représentent qu'eux-mêmes. L'UNEF, par exemple, fer de lance de la négociation, « 1ère organisation représentative étudiante », compte 7.000 membres… Sept mille étudiants sur plus de deux millions ! Et encore, combien pensent comme leur direction ?
Il y a un aspect commun dans le développement, ou, plus exactement, dans la dégénérescence, des directions des organisations syndicales dans le monde entier : c'est leur rapprochement et leur intégration au pouvoir d'Etat, qui cherche à les intégrer pour les faire taire. Comme nous le montre l'histoire du mouvement ouvrier, les conquêtes ne l'ont jamais été autour d'une table, mais dans la rue et par la mobilisation, par la lutte des travailleurs et de leurs organisations. C'est la raison pour laquelle nous sommes résolument opposés au syndicalisme de conciliation permanente et au syndicalisme étatisé ; au contraire, nous défendons le syndicalisme de lutte.
Certains syndicats, tels la CFDT ou l’UNEF, dégénèrent ainsi en néo-corporations. Dans un système néo-corporatiste, les dirigeants s’intègrent au processus de décision étatique, sans consultation de leur base, pour négocier et orienter légèrement les décisions. Chacun y voit son intérêt : les dirigeants gagnent (ou croient gagner…) de l’importance et du prestige, et l’Etat n’a même plus besoin d’étouffer la contestation, les directions des « syndicats » s’en chargeant à sa place. Seuls les salariés, étudiants, etc… sont lésés, dépossédés de leur pouvoir de décision. Il est évident que nous combattons ce pseudo-mode de représentation. Au contraire, le syndicalisme de lutte refuse le néo-corporatisme, le « syndicalisme » de négociation, de proposition ou de cogestion, et favorise la mobilisation des étudiants eux-même.
Un syndicat de lutte est un outil d’expression et d’action pour les étudiants. Notre rôle est de défendre les revendications qui sont celles des étudiants, sans concession, en étant radicaux et pragmatiques. Nous revendiquons ce qui est légitime, pas ce qui est « raisonnable ». Nous n’avons pas, par exemple, à expliquer comment financer la construction de nouvelles cités U : il y a besoin de nouvelles cités U, nous nous battons pour que l’Etat en construise parce que c’est son devoir, point.
COURAGE ET RESOLUTION
Contrairement à ce que suggèrent les conditions sociales actuelles, l’activité syndicale n’est pas un éternel recommencement, l’acquis d’hier se défaisant au cours de la nuit et tout étant à chaque fois à recommencer. Nous combattons cette conception du syndicalisme. Ce n’est que quand les syndicats limitent leurs actions et revendications, quand ils ne combattent plus les causes mais seulement les effets, que l’on peut tomber dans cette définition.
Néanmoins, il arrive qu’une conquête acquise, même si elle n’est pas remise en question purement et simplement, ne constitue même plus un minimum supportable au bout de quelques années. Marx en donne un exemple flagrant : « Pendant trente ans, les concessions que la classe ouvrière arracha, restèrent purement nominales. De 1802 à 1833, le Parlement émit trois lois sur le travail, mais il eut bien soin de ne pas voter un centime pour les faire exécuter ». Il poursuit en disant que les ouvriers anglais n’avaient cependant pas lutté en vain, puisque la journée de travail normale passait de 16 heures à 12 (loi de 1833) et à 10 (loi de 1847). Et de remarquer aussitôt que le développement technique de l’industrie rendait bientôt cette nouvelle journée de travail intolérable, car, dans l’intervalle, le machinisme avait été introduit à grande échelle et intensifié le rythme de travail au point d’extorquer davantage en dix heures qu’en seize. Les ouvriers anglais furent donc contraints, simplement pour défendre leur intégrité physique, à revendiquer la journée de huit heures.
Les institutions affirment que le travailleur doit être seul face à l’employeur, et que les contrats salariaux se « négocient librement ». L’étudiant doit-il se défendre seul lorsqu’on vient de lui refuser une dérogation à laquelle il a droit ? On aura beau proclamer qu’il n’y a plus de lutte des classes mais seulement des « partenaires sociaux », qu’il n’y a plus d’exploitation mais seulement « un libre échange », bref qu’il n’y a plus de pauvres ni de riches mais des « classes défavorisées » et des « classes aisées », il n’en restera pas moins que c’est de l’action collective que viennent les réelles avancées.
PETITE CHRONOLOGIE DES LUTTES ETUDIANTES DEPUIS 1945
1945 : décret instaurant la participation des étudiants élus aux conseils d’Université (4 % des élus). En effet, beaucoup d'étudiants avaient participé à la résistance, et conservaient encore des armes et la volonté de s'en servir.
1947 : projet d’augmentation des droits d’inscription et de réduction des bourses. Grève nationale pour les bourses et contre les droits d’inscription.
1948 : sécurité sociale étudiante.
1951 : projet d’allocation d’études soumis au Parlement. Mobilisation pour la défense des crédits de la sécurité sociale étudiante.
1953 : mise en route du plan Le Gorgeu (constructions universitaires). Mobilisation pour réclamer des aides étudiantes plus importantes.
1954 : grève contre les crédits budgétaires insuffisants.
1956 : grève nationale du « déjeuner » contre l’insuffisance de participation de l’Etat dans la prise en charge des repas.
1957 : grève nationale et manifestation à Paris pour réclamer l’allocation d’études.
1958 : mobilisation pour des locaux et les bourses.
1958-1961 : manifestations et affrontements pour s’opposer à la guerre d’Algérie.
1961 : mesures gouvernementales contre l’UNEF (suppression de la subvention).
mars 1961 : grève nationale et manifestation pour obtenir les sursis étudiants au service militaire.
1962 : réforme des facultés de médecine, droit, pharmacie et sciences (spécialisation des études).
1963 : réforme Fouchet visant à distinguer un cursus long d’un cursus court (mesures sélectives draconiennes). Grève contre le plan Fouchet. Grève des loyers des Cités-U.
1964 : refus du gouvernement de supprimer la réforme Fouchet. Le gouvernement supprime 4 siège à l’UNEF au conseil des Oeuvres universitaires.
1965 : restauration de la subvention de l’UNEF. Grèves et manifestations pour l’allocation d’études.
juin 1966 : fausse annonce du retrait des mesures sélectives du plan Fouchet.
novembre 1966 : application de la première tranche du plan Fouchet (mise en place du premier cycle et création des IUT).
1965-1968 : mouvement national des étudiants dans les Cités-U et contre la guerre du Viêt-nam. Grèves contre le plan Fouchet.
octobre 1967 : mise en place du deuxième cycle prévu par le plan Fouchet. Grande manifestation contre le plan Fouchet.
1968 : plan Edgar Faure (autonomie universitaire renforcée, début du désengagement de l’Etat).
1968 : Grève générale nationale contre la répression le 6 mai.
1973 : loi Debré (suppression et réduction des sursis militaires) : instauration des DEUG. Mobilisation contre la loi Debré, contre la sélection entre 1° et 2° année du DEUG
1975 : création des MST puis des MSG et MIAGE (deuxième cycle sélectif).
1976 : plan Saunier-Seité introduisant une réforme générale du deuxième cycle avec la licence et la maîtrise. Grande grève contre le plan Saunier-Seité. Le gouvernement reçoit les syndicats mais refuse de recevoir la coordination nationale.
1979 : réforme Veil sur les études médicales. Manifestations des étudiants en médecine contre la loi Veil.
1980 : « carte universitaire » visant à organiser la répartition des moyens entre universités et à limiter la création des filières. Manifestations contre la carte universitaire. Manifestations pour la défense des étudiants étrangers.
1983 : réforme Savary proposant une sélection entre les cycles (article retiré et transformé). Réforme des premiers cycles et premières expériences de contractualisation Etat/Université. Manifestations et grève contre la loi Savary.
1986 : projet Devaquet (retiré) instaurant la sélection entre les bacheliers, la hausse des droits d’inscription et une plus grande autonomie des universités. Manifestations et grève générale contre le projet Devaquet (départ : Paris XIII-Villetaneuse et Amiens). Un manifestant (Malik Oussekine) est tué au cours de la répression d'une manifestation.
nov-dec 1987 : grèves contre les conditions budgétaires de rentrée.
1989 : loi d’orientation Jospin. Distribution des crédits et des moyens aux organisations élues au CNESER en fonction des résultats électoraux.
1990 : plan « université 2000 » de Jospin.
1991 : mobilisation monstre contre la réforme Jospin. Abrogation de la réforme Jospin.
1992 : réforme des premiers cycles, le ministre Lang fait passer la réforme Jospin sous la forme d'un décret.
1994 : « Contrat d’insertion professionnelle » (CIP, dit « smic jeune ») donnant possibilité de rémunérer les jeunes diplômés sous le SMIC (plan Giraud). Mobilisations et grèves contre le CIP. Abrogation du CIP.
1995 : rapport Laurent et circulaire Bardet. Manifestations et grèves contre le rapport Laurent et la circulaire Bardet. Grève générale de novembre/décembre 1995 contre le plan Juppé sur la Sécurité sociale.
1996 : Etats Généraux de l’Université. Rapport Faurroux. Réforme Bayrou de l’Université conservée par le ministre socialiste Allègre.
1997 : l’arrêté Bayrou paraît au journal officiel.
octobre 1998 : mouvement national des lycéens pour de meilleures conditions d’études (départ : Nîmes).
nov-déc 1998 : plus d’une dizaine d’universités se mettent en grève contre le plan U3M et la réforme Allègre de l’enseignement supérieur (départ : Montpellier et Toulouse). L’université de Caen reprend la revendication de l’abrogation de la réforme Bayrou.
1999 : mouvement national des lycéens pour de meilleures conditions d’études.
mars 2001 : grèves et mouvements pour plus de moyens et contre la logique de privatisation (départ : Montpellier et Metz).
octobre-décembre 2002 : AG et mobilisations contre la réforme LMD-ECTS. Près d’une dizaine de CA sont bloqués par les étudiants, grèves dans 4 universités (départ : Toulouse).
printemps 2003 : participation au mouvement de défense des retraites et contre la décentralisation.
novembre-décembre 2003 : grèves contre la réforme LMD-ECTS, plus de 10 facs en grève et une trentaine « mobilisées ». Jusqu’à 30.000 étudiants dans la rue, le 27 novembre 2003 (départ : Rennes).19:50 Publié dans Bases fondamentales du syndicalisme étudiant | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
BFSE - Pratiques militantes dans le syndicalisme étudiant
II : Pratiques militantes dans le syndicalisme étudiant
MILITER AU QUOTIDIEN
Militer, dans le langage courant, c'est diffuser des tracts et coller des affiches. C’est pourtant beaucoup plus. C'est d'abord ressentir la nécessité de s’unir pour défendre ses conditions d’études, puis comprendre véritablement les tenants et aboutissants du combat syndical, les raisons de l'implication personnelle et les raisons de la lutte : on ne convaincra que si l'on est déjà soi-même convaincu.
Il ne faut donc pas confondre les moyens et la fin de notre action. Militer pour développer notre syndicat (c’est-à-dire pour augmenter le nombre de nos militants et de nos sections) n'est qu'un moyen : le but de la FSE n'est pas de construire la FSE, il est de combattre pour défendre les conditions d’études des étudiants. Bien entendu, nous ne pourrons être efficaces que si nous sommes nombreux et donc nous militons aussi pour développer notre organisation. Nous faisons cela uniquement pour être plus efficaces, pour mieux défendre les étudiants.
Militer au quotidien, c’est donc :
« S'investir » : le premier devoir du militant est de s'investir, au sens étymologique du terme : s'habiller de l'intérieur (s'informer, se former) pour mieux défendre les étudiants et pour mieux les convaincre de la justesse de notre travail. Il faut donc lire et connaître la réglementation qui régit les universités et en saisir le sens (voire les finesses). C'est en second lieu saisir la nécessité de l'engagement. Nous n'arriverons à rien si nous nous enfermons dans un syndicalisme « de routine ». Nous sommes dans une logique de lutte, avec une volonté de changement. Il faut se demander à tout moment : est-ce que ce que je fais est adapté et suffisant pour atteindre les buts que je me suis fixé et en lesquels je crois ?
Etre responsable : le militantisme est un acte adulte. Un adhérent n’est contraint d’effectuer que les tâches dont il a librement pris la responsabilité. Cette règle a pourtant un corollaire : le syndicat est en droit de demander des comptes sur les tâches dont le militant avait pris la responsabilité.
Expliquer patiemment : certaines situations, et la mauvaise foi de certains interlocuteurs, obligent parfois les militants à des jonglages verbaux et intellectuels. C'est une erreur. Nous construisons notre action autour d'idées simples, qui s'expliquent simplement et qui amènent une réponse simple : il n'est pas tolérable qu'une loi qui protège les étudiants soit bafouée (exonération des frais d'inscription, dérogation...), il n'est pas tolérable que des droits fondamentaux soient bafoués (droit à l'éducation, droit au logement, droit à la dignité...).
Participer à la réflexion : il faut faire très attention à ce qu’il n’y ait pas de hiérarchisation des militants. Toutes les tâches doivent être partagées. Il est hors de question qu'il y ait des militants de première et de seconde zone. De cette façon, afin de permettre à chacun d’organiser son expression et de se former à l’écriture, tout le monde doit écrire dans le journal, tout le monde doit avoir les moyens théoriques de s'exprimer en AG et en réunion. Tous les militants doivent exercer à la fois des actions théoriques et pratiques.
Rester étudiant : faisons aussi attention de ne pas placer notre engagement syndical au-dessus de nos études. D’abord parce que nous sommes là pour ça, ensuite parce qu’en étant au contact permanent des autres étudiants, en ayant les mêmes contraintes et les mêmes problèmes, nous pouvons parler sans difficulté et écouter au mieux leurs revendications : en allant à tous ses cours, on garde contact avec la réalité. Demander à ce que les TD soient moins surchargés tout en ne mettant jamais les pieds dans ses propres TD serait absurde et, pour tout dire, fort peu en accord avec le principe même du syndicalisme.
Nous ne sommes pas au-dessus des étudiants : méfions-nous par-dessus tout de l'état d'esprit où l'on se trouve dès que l'on commence à avoir des responsabilités, à goûter aux « miettes du pouvoir » (repas de fin d'année réservé au élus, clé permettant d'accéder au parking de l'administration, discussion privilégiée avec le président ou le recteur...). Il ne faut jamais oublier que si nous avons droit à ces « miettes », c'est justement pour nous donner faim et nous amener à laisser tomber nos revendications en négociant « entre gens du même monde ». N'oublions jamais que nous sommes des étudiants comme les autres. C'est la raison pour laquelle nous refusons tous les avantages liés aux fonctions que nous pourrions occuper.
Il faut vendre le journal ! Si les organisations de lutte se sont dotées à un moment donné d'organes de presse, ce n'est pas pour faire joli, c'est pour pouvoir exprimer la voix indépendante et les idées de ceux qui, d'habitude, n'ont pas voix au chapitre. Pour cela, La Canonnière est l'élément par lequel nous exprimons nos idées, nous informons des éléments de l'actualité que la presse n'a éventuellement pas soulignés, nous expliquons un certain nombre d'analyses. C'est le moyen de faire connaître notre syndicat, de discuter et d'échanger plus sérieusement les idées que par la seule parole. Notre journal est enfin l’une des sources de revenus qui nous permettent de rester indépendants de toute emprise. C’est donc une nécessité vitale que de le vendre !
LA PRESENCE DANS LES LOCAUX SYNDICAUX
On peut avoir l’habitude, lorsqu’on sort de cours ou lorsqu’on a quelques heures de libre à la fac, d’aller au local, parce que ça peut être là qu’on va rencontrer des gens avec lesquels on a des liens d’amitié. Pourtant, il faut se fixer comme règle élémentaire la chose suivante : on va au local d’abord et avant tout pour militer. C'est un lieu de travail syndical, notamment de réception des étudiants qui ont besoin de notre aide, certainement pas une cafet' où on retrouve sa bande de potes entre deux cours.
Nous construisons tout notre travail militant autour de la notion selon laquelle les étudiants doivent pouvoir être défendus, conseillés et informés en permanence. Cela signifie que nos locaux doivent rester ouverts pendant la plus longue partie de la journée. Des tableaux de permanences doivent être mis en place afin que les militants se partagent tous les créneaux horaires. Au cours de cette période, les militants de permanence sont responsables des tâches définies par le syndicat, de la réception et du règlement des problèmes étudiants. Les militants de permanence sont comptables devant le reste du syndicat des tâches qui devaient être accomplies pendant cette période (sauf dans le cas où un autre responsable a été désigné).
DEFENDRE UN CAS INDIVIDUEL D'ETUDIANT
Comme nous venons de le dire, c’est au militant de permanence que revient la responsabilité des cas d’étudiants en difficulté qui peuvent se présenter. Ce militant peut bien sûr en déléguer un autre qui choisira librement de se charger du problème. La procédure est assez simple :
1) Définir de quel problème il s’agit : une discussion préalable avec l’étudiant est nécessaire. Le but est de connaître suffisamment la situation de l’étudiant pour pouvoir défendre et argumenter au mieux sur le dossier. Un peu de psychologie est nécessaire, les étudiants connaissant mal la réglementation il leur arrive souvent d’oublier de mettre en avant des éléments qui peuvent être décisifs.
2) Monter un dossier solide : il faut ensuite remplir une fiche aussi précisément que possible. Il arrive souvent que ce soit un autre militant qui s’occupe du dossier par la suite. Cette fiche doit donc être claire et concise, et comprendre tous les éléments utiles à la défense de l’étudiant (nom, prénom, adresse, téléphone pour joindre l’étudiant s’il y a nécessité, cursus, détail complet du problème, copie des éléments matériels susceptibles d'éclairer le cas ou d’y ajouter du poids…). Le militant doit ensuite établir un argumentaire : quel est le problème ? Que dit la loi ? Sous quel angle d’attaque va-t-il falloir défendre le dossier ?
3) Faveur ou droit ? Selon le problème en question, l’angle d’attaque sera différent. Il y a deux possibilités (nous ne parlons pas des étudiants qui se tournent vers nous pour accomplir un miracle) :
* L’étudiant demande l’application de ses droits. On vient de refuser à un bachelier de s’inscrire à l’université, par exemple. La loi est claire : l’université est obligée de l’inscrire, il n’y a donc pas de négociation ou d’argumentation à invoquer, il faut faire appliquer la loi.
* L’étudiant demande une faveur. Un étudiant n’a obtenu par exemple que 68 % de ses coefficients en première année : la loi parle de 70 %. Il faut aller discuter avec le plus d’arguments possible (lutte contre l’échec, problèmes familiaux, travail salarié, maladie…) avec le responsable et le convaincre.
4) Quel interlocuteur aller voir ? Selon le type de problème et selon les démarches déjà effectuées par l’étudiant, les interlocuteurs changent. Il y a deux types de problèmes :
* Problème pédagogique : tout ce qui entraîne la responsabilité d’un ou de plusieurs enseignants : notation, contenu des cours, non-respect du règlement des études par l’enseignant, refus de rendez-vous, correction des copies, jurys, validation d’acquis… (notons que certains cas sont des problèmes mixtes (pédagogique et administratif), comme l’attribution de dérogation).
* Problème administratif : tout ce qui entraîne la responsabilité de l’administration : inscription, conditions d’examen, procès-verbaux, aides sociales, carte de séjour... (notons que les problèmes administratifs ont quelquefois une origine pédagogique).
Le militant doit donc définir de quel type de problème il s’agit. S’il s’agit d’une affaire pédagogique, les décisions des enseignants et des jurys d’enseignants étant selon la loi souveraines, c’est l’enseignant responsable qu’il faudra aller voir. C’est le type de problème que l’on ne peut résoudre qu’avec une discussion très argumentée. S’il s’agit d’une affaire administrative, c’est le membre de l’administration responsable qu’il faudra aller voir.
5) Suivre la voie hiérarchique : le système administratif est hiérarchisé. Dans la défense des étudiants, nous avons tout intérêt à ne pas, en plus, froisser la susceptibilité des petits chefs. On commence toujours de la base pour aller vers le sommet. Sauf cas particulier, l’ordre est le suivant (sachant que selon le cas, la base diffère) :
* Problème pédagogique : Enseignant chargé directement du cours (ou du TD) -> Enseignant responsable du module -> Enseignant chargé de l’année -> Enseignant chargé du département (ou de la discipline) -> Enseignant chargé de l’UFR -> Vice-président du CEVU -> (Vice-président du CA, selon les cas) -> Président de l’Université -> Recteur -> Ministre de l’Enseignement supérieur -> Premier ministre -> Président de la République.
* Problème administratif universitaire : Responsable « bas de l’échelle » (selon les catégories et les universités, l’organigramme varie : secrétariat généralement) -> Chef du service en question (examens, bourses…) -> Chef du service général (scolarité…) -> Vice-président du CEVU -> (Vice-président du CA, selon les cas) -> Président de l’Université -> Recteur ou Tribunal administratif (si TA, on peut continuer vers les autres instances judiciaires et terminer par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, selon les cas) -> Ministre de l’Enseignement supérieur -> Premier ministre -> Président de la République.
* Problème administratif hors de l’université (CROUS par exemple) : Responsable « bas de l’échelle » (selon les catégories : secrétariat généralement, voire aussi assistantes sociales) -> Chef du service en question (cité-U, étrangers…) -> Chef du service général -> Responsable de l’établissement (président du CROUS…) -> Recteur (selon les cas, généralement pour ces questions seulement consultatif) ou TA (si TA, on peut continuer vers les autres instances judiciaires et terminer par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, selon les cas) -> Ministre responsable (affaire sociales…) -> Premier ministre -> Président de la République.
6) Le rapport de force : Selon le problème qui se pose, il faudra mettre en œuvre des moyens différents. Il n’y a pas de règle, tout dépend de la psychologie de l’interlocuteur, de la qualité des dossiers, de l’envie ou non de se battre de l’étudiant… Une chose compte pourtant : le rapport de force doit être graduel. On ne va pas séquestrer un président d’université pour une affaire de dérogation. Tout commence par la discussion et l’argumentation selon la voie hiérarchique, et se durcit petit à petit en cas de refus persistant. Arrivé en haut de l’organigramme (responsable de l’établissement), la question doit être posée selon les termes suivants : de quel temps disposons-nous pour régler le cas et comment avons-nous le plus de chance de régler le problème ? Par une procédure légale (tribunal administratif) ou par une action syndicale directe ? Dans tous les cas, le militant doit savoir improviser et avoir l’esprit d’initiative. Il ne doit pas redouter non plus de questionner les militants plus anciens et plus expérimentés.
ELECTIONS ET ATTITUDE AU SEIN DES CONSEILS
Que ce soit dans les conseils centraux des universités (Conseil d'Administration, Conseil des Etudes et de la Vie Universitaire, Conseil Scientifique), dans les conseils de cités universitaires, dans les Centres Régionaux des Œuvres Universitaires et Scolaires, ou dans les assemblées d’ampleur nationales (Conseil National de l'Enseignement Supérieur Et de la Recherche, Centre National des Œuvres Universitaires et Scolaires, commissions nationales…) le nombre de sièges attribués aux étudiants ne représente pas démocratiquement la réalité.
Par exemple, il y a à l'Université Paul Valéry Montpellier III : 21 000 étudiant, 550 enseignants, et 300 IATOS. Le Conseil d'Administration est composé comme suit : 60 sièges distribués en 15 sièges étudiants, 26 sièges enseignants, 7 sièges IATOS et 12 sièges personnalités extérieures. On voit bien à quel point nous sommes sous-représentés: un élu étudiant « représente » 1400 étudiants, un élu IATOS « représente » 42 IATOS et un élu enseignant « représente » 21 enseignants.
D'autre part, moins de deux étudiants sur dix se déplacent pour voter (voire même souvent moins d’un sur dix). Pourquoi si peu ? Il y a de multiples raisons dont l'absence quasi-intégrale d'information, dans le manque de publicité des débats des conseils, dans l'absence de conscience commune des étudiants.
Pourquoi nous présentons-nous aux élections, alors ? Pour trois raisons : c'est le seul moyen pour nous d'obtenir les informations nécessaires aux étudiants et à l'application de leurs droits, c'est un moyen pratique de faire passer nos idées (bulletin de l'université, moyens financiers, local), et c'est enfin un moyen (rare) de faire pencher la balance en faveur des étudiants, notamment si le conseil a lieu pendant un mouvement de contestation. En revanche, nous ne considérons pas que nous puissions faire changer beaucoup de choses par le seul fait de siéger dans les conseils. Nous ne considérons pas non plus que le nombre de nos élus assure notre légitimité pour parler au nom des étudiants (nous parlons au nom de notre organisation, donc de nos adhérents, c'est tout). Notre lutte pour la satisfaction des revendications générales étudiantes n'est pas contractuelle, elle est conflictuelle. La simple réalité démontre qu'il est impossible d'obtenir de grandes avancées par la négociation.
Il faut bien comprendre que si les étudiants sont représentés dans les conseils c'est surtout pour pouvoir légitimer les décisions gouvernementales. Les conseils sont des régimes présidentiels, où le président a à peu près tous les droits (il peut refuser de mettre une question au vote, d'inscrire un point à l'ordre du jour, il nomme le bureau, le secrétaire général, il s'occupe du temps de parole et du droit même de s'exprimer…). Concrètement, ce n’est pas dans les conseils qu’on va changer l’université. Notre attitude est donc simple : recueillir le maximum d'informations pour les étudiants, y faire entendre leur voix sans se faire d'illusion, refuser de gérer la crise et indiquer une ligne nette sur des mots d'ordre simples.
VOTER OU NE PAS VOTER ?
En général, il est assez facile de décider quoi voter. En fonction de la ligne syndicale préalablement fixée, en fonction des principes élémentaires de la démocratie, les militants sauront quelle position adopter. Il arrive cependant que dans certains cas la marche à suivre ne soit pas assez claire, implique une difficulté dans les termes, bref il arrive que l'on ne sache pas quoi voter exactement. Dans ces cas là, il suffit de revenir quelques instants au sens même des votes.
1) Ne pas prendre part au vote :
La question est mal posée/floue/erronée/n’a pas lieu d’être, ou la situation ne permet pas de légitimer le principe même du vote, ou le vote ne peut pas nous concerner (en votant on trahirait la démocratie, par exemple une AG d’une autre fac que celle où on est étudiant).
2) S'abstenir :
Il n'y a pas assez d'éléments pour se prononcer, ou on a un doute, ou on est pour/contre une partie et pour/contre une autre.
3) Voter pour :
D'accord avec l'intégralité du vote.
4) Voter contre :
En désaccord avec l'intégralité du vote.
Le vote est l'outil nécessaire et fondamental de l'expression démocratiquement exercée du militant. Que ce soit dans le cadre de nos réunions, dans celui des AG étudiantes, des conseils universitaires, ou ailleurs, il ne faut pas hésiter à revenir à ces principes élémentaires.
LA DEMOCRATIE INTERNE
La seule démocratie parfaite théoriquement est la démocratie directe (l'agora mythique - d'ailleurs même là ne pouvaient s'exprimer que les citoyens, c'est-à-dire les nobles de la Cité). Théoriquement. Pratiquement, elle a rapidement des limites. Dès qu'il y a trop de monde, celui qui parle le plus fort, celui qui ment le mieux, le meilleur polémiste ou celui qui a le plus d'hommes en armes à la sortie, sortira vainqueur. La pseudo démocratie directe peut devenir la légitimation de l'autocratie. En donnant à tous les gens en même temps l'impression qu'ils peuvent dire ce qu'ils veulent on leur interdit de parler ou, au moins, d'être entendus. C'est la raison pour laquelle un certain nombre de règles doivent être respectées.
Pour que la démocratie soit effective, il faut que chacun puisse s'exprimer, quelle que soit son ancienneté dans le syndicat : tous les adhérents peuvent s'exprimer pour dire leur incompréhension, leur refus ou leurs propositions avant les votes. Le syndicat doit avoir pour soucis de fournir à ses adhérents le maximum d’informations « brutes », c’est-à-dire puisées à la source (textes de loi, circulaires, rapports, courriers, articles de presse, profession de foi, procès verbaux des conseils…). Ils pourront ainsi enrichir leurs analyses et saisir la véritable portée des revendications. La force d’un syndicat de lutte se mesure dans la capacité qu’a l’ensemble de ses adhérents à défendre de façon argumentée ses positions.
Le bon fonctionnement interne du syndicat nécessite un certain nombre de procédures destinées à assurer le bon déroulement des réunions et la démocratie. Il faut toujours placer un préliminaire à toute réunion ou discussion interne : c'est la camaraderie syndicale. On peut aimer ou détester personnellement un camarade, il n'en reste pas moins que la discussion entre militants doit rester sereine et porter exclusivement sur des arguments syndicaux (les « arguments » d’ordre affectifs ou politiques, notamment, n’ont pas leur place en réunion). Nous sommes unis par un certain nombre d'idées et d'objectifs communs et nous nous devons le respect. Nous pouvons bien sûr nous heurter en parole lorsque les opinions divergent, mais seulement sur les questions syndicales. Les problèmes d’individus, les états d’âme personnels, les questions politiques n’ont de place qu’au dehors, et ne doivent pas interférer avec la bonne marche du syndicat.
Ce respect mutuel se traduit notamment par le tour de parole auquel on s’inscrira et que l'on n'interrompra pas afin de laisser parler tout le monde. Il peut arriver que pendant le tour de parole, la question débattue pose un problème de fond ou de forme, on pourra alors y glisser un point d'ordre (action destinée à interrompre brièvement le débat, afin d'y glisser une information générale, une notion fondamentale, un problème de timing, afin que le débat ne soit pas bloqué ou absurde).
On commencera toute réunion avec la présentation d’un ordre du jour ouvert auquel on pourra adjoindre des questions diverses. L'ordre du jour sert à exposer l'ensemble des problèmes en leur ménageant une durée suffisante. Certaines réunions importantes peuvent avoir un ordre du jour fermé, voire un ordre du jour avec un point unique, lorsque la question exposée est particulièrement grave et urgente.
On peut repousser un vote s'il y a un manque particulièrement flagrant d'information : la démocratie implique que chaque militant en sache suffisamment pour pouvoir se prononcer. Chacun a le droit au cours des votes de demander un vote séparé ou un vote à bulletin secret (vote à bulletin secret qui se fait automatiquement lorsqu’il s’agit de voter sur une personne : élection, sanction...). Chacun a le droit de demander une interruption de séance, afin de pouvoir se concerter avec d'autres, réfléchir avant un vote, écrire une motion ou toute autre chose nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie.
La camaraderie syndicale dont nous avons parlé implique un certain nombre de droits et de devoirs. Nul n'est contraint de faire quelque chose dont il n'a pas envie (excepté si son absence remet en cause l’application d’un vote démocratiquement exercé), mais s'il prend la responsabilité d'une tâche il est tenu de l'appliquer : le respect des autres camarades passe par cette responsabilisation (respect des horaires, respect de la parole donnée).
LE DROIT DE TENDANCE
La démocratie interne est une nécessité primordiale. Il peut arriver qu’un militant ou un groupe de militants soit en opposition à un ou plusieurs aspects de la ligne majoritaire. Ils peuvent évidemment exprimer ce désaccord tout à fait librement. Toutefois, si le désaccord persiste et qu’il est suffisamment important pour motiver une ligne syndicale suffisamment différente, les militants peuvent déclarer officiellement une tendance, basée sur un texte porté à la connaissance de tous les militants. Le droit de tendance donne certaines prérogatives, par exemple toutes les instances élues doivent l’être au prorata des tendances exprimées au cours du Congrès annuel. Les tendances ont le droit de publier leur propre presse, ont le droit de s’exprimer en tant que telles dans la lettre interne. Le droit de tendance permet à chacun de défendre ses idées, même si elles ne vont pas dans le sens de l'opinion générale. Attention cependant de ne pas sombrer dans le travers de l’ultra-sectorisation : le droit de tendance doit être motivé par une opposition suffisamment large à la ligne majoritaire, et non pour des désaccords ponctuels. Précisons enfin qu’un véritable droit de tendance permet plus de démocratie et de débats syndicaux, pas la manipulation politicienne - comme c’est le cas à l’Unef.
LA PERENNITE DES IDEES DU SYNDICAT
La principale difficulté que rencontre tous les syndicats étudiants est liée à l’état même du statut d’étudiant. On reste étudiant pendant une courte durée (en moyenne moins de trois ans), et le renouvellement permanent des générations à l’intérieur d’un syndicat doit rester un souci constant. Une organisation très puissante numériquement une année peut s’affaiblir brusquement une autre. C’est la raison pour laquelle nous insistons tant pour que nous gardions des traces écrites de notre activité, de nos expériences, de nos prises de position... Tout cela afin que l’expérience passée serve de guide aux nouveaux adhérents. De la même façon, les militants plus anciens et l’organisation tout entière ont pour tâche de transmettre cette expérience et de l’accroître.
Il ne faut pas non plus tomber dans l’excès inverse et renfermer a priori notre action sur des expériences et des idées passées : l’esprit d’initiative, l’audace, la régénération de vieilles données et de vieilles approches doivent aussi être placées au premier plan. Les nouveaux adhérents, qui portent un regard neuf sur les syndicats et l’Université, favorisent le renouvellement permanent de notre perception et de nos analyses sur la situation de l’enseignement supérieur et les réalités étudiantes quotidiennes.
LE FONCTIONNEMENT BUREAUCRATIQUE
Revenons plus précisément sur plusieurs éléments brièvement énoncés plus tôt :
La tendance générale des militants à se sentir « au-dessus du panier ». Cette opinion peut arriver tôt ou tard, lorsqu'on se retrouve confronté à l'incompréhension ou au désintérêt des étudiants. On en vient à dire « ils ne comprennent pas ». Cette attitude, si elle est humaine et compréhensible, n'est pourtant pas acceptable de la part d'un militant. Si l'on ne nous comprend pas, c'est que nous ne nous sommes pas (ou mal) fait comprendre. Si l'on ne nous suit pas dans une revendication, c'est parce que nous avons collé une revendication « d'en haut », plutôt que de l'extraire de la base. Il y aura bien sûr toujours des individus de mauvaise foi, des imbéciles et des crapules. Mais pourquoi militons-nous ? Pour obtenir la satisfaction des revendications issues de l'ensemble des étudiants, nous ne nous focalisons pas sur des individus.
Nous ne sommes pas au-dessus des étudiants. Il y a bien sûr une certaine noblesse à militer, mais c'est une noblesse qui ne nous donne droit à rien d'autre qu'à nous permettre de continuer à nous regarder dans une glace.
La corruption de « l'aristocratie » étudiante. Le gouvernement et la présidence des universités ont tout intérêt à empêcher les étudiants de contester leurs décisions. Le plus simple reste donc d'acheter leurs dirigeants syndicaux. L'exemple le plus flagrant est la validation d'Unités d’Enseignement (ou de points) pour « récompenser l'engagement » des étudiants (discussions préalables à la réforme Bayrou, puis réforme LMD-ECTS). Nous refusons tout ce qui peut être attribué à un militant et qui n'irait pas à l'ensemble des étudiants (clé du parking interne à la fac, repas offerts au cours d'une pause d'un conseil de l'université, voire, de façon plus subtile, le tutoiement de responsables administratifs). Les seules personnes qu’on achète sont celles qui sont à vendre.
La tendance à séparer les militants « de la base » et les « cadres ». Le processus mental est le même que dans notre premier point. Il arrive sans cesse de nouveaux militants qui connaissent, c’est normal, bien peu de choses au syndicalisme. La tentation peut exister de les envoyer coller des affiches plutôt que de leur permettre de participer aux discussions centrales. C’est évidemment une erreur. Il ne faut cependant pas tomber dans l'excès inverse consistant à envoyer seuls des militants non encore formés au « casse-pipe » (Conseil d'Administration, réunion nationale...), à les obliger à écrire des textes trop difficiles, ou à les obliger à effectuer des tâches d’emblée trop techniques (mise en page par exemple). Une régulation permanente doit se faire, où les anciens, plus expérimentés, forment les nouveaux, en leur permettant ainsi d'exprimer en connaissance de cause leurs opinions et de les défendre.
La confiscation du pouvoir. Suite inévitable du point précédent. Dès l'instant où certains font le « sale boulot » pendant que d'autres participent aux tâches plus valorisantes, le pouvoir est peu à peu confisqué au profit d'une minorité de bureaucrates « qui savent ». Le syndicat devient alors une bureaucratie où les chefs se cooptent et où les militants obéissent. C'est l'absolue antithèse de ce à quoi nous œuvrons !
Comment lutter contre le bureaucratisme et le fonctionnement pyramidal ? Par un respect scrupuleux des statuts (rédigés afin d'empêcher cela), par un combat permanent pour la démocratie et le dialogue. La démocratie n'est pas un objet stable, donnée une fois pour toute et conservée en l'état par un pouvoir miraculeux. La démocratie est une lutte perpétuelle. Le combat pour la démocratie n'est pas un droit : il est un devoir absolu !
LE FINANCEMENT DU SYNDICAT
Qu'on le veuille ou non, nous vivons dans un système économique où rien n'est gratuit. Pour s'exprimer, pour exister, pour mener des combats et obtenir des avancées pour les étudiants (ou éviter des reculs…), notre syndicat a besoin d'argent. Les tracts, les affiches, les recours juridiques, le matériel syndical, le journal, etc..., tout a un coût. Le financement est donc une nécessité vitale. Mais bien plus, pour exprimer notre voix indépendante, nous devons être indépendant financièrement : pour cela, nous devons nous autofinancer.
Il faut immédiatement évacuer toute timidité vis-à-vis de ce problème. Les soutiens financiers de personnes privées, la vente du journal, le paiement des cotisations, les campagnes financières, ne sont pas des « problèmes d'argent » : ce sont des problèmes syndicaux. On ne demande pas de l'argent pour partir en voyage aux Antilles, mais bien pour défendre des droits et réussir à en obtenir de nouveaux. Après tout, nous pourrions réclamer des aides au gouvernement, à la fac (par l'intermédiaire du FSDIE), faire un journal payé par la publicité et ne jamais réclamer d'argent aux gens... oui, mais serions-nous indépendants, serions-nous encore l'outil de lutte des étudiants ?
A ce titre, la vente du journal (sans publicité) est une nécessité financière d'une part et une nécessité syndicale d'autre part. Le journal est notre carte de visite. Nous n'existons réellement que si nous sommes indépendants financièrement.
REVENDICATIONS ET NEGOCIATIONS
Il arrive souvent que l'administration nous reproche notre intransigeance. L'idée générale actuellement est qu'il faut faire des concessions, dialoguer, négocier, que l'important est d'obtenir des « aménagements », de menus avantages...
Bien. On vient de refuser l'inscription à l’université d'un bachelier issu d'une autre académie. La loi oblige l'université à l'inscrire. Que fait-on ? Des concessions ? On expulse en plein hiver des étudiants de leur chambre de cité-U. Que fait-on ? Des concessions ? Nous considérons que la laïcité est la base indépassable de l'égalité de tous face au système. Nous considérons en outre que l'égalité de tous constitue la base fondamentale de notre engagement. Le Conseil d'Administration veut que l'entreprise Royal Canin finance un diplôme, remettant en cause la laïcité de l’université. Que fait-on ? Des concessions ?
Il ne faut pas confondre souplesse dans la négociation et concessions sur l'essentiel. Nous ne devons à aucun prix faire des concessions sur les droits essentiels, déjà suffisamment bafoués. Une revendication exprimée par les étudiants est impérative : nous n'avons pas à transiger dessus. Faire des concessions sur des revendications nettes issues des étudiants serait les trahir. Une revendication plus floue, dont l'élaboration et la mise en place demande réflexion, peut donner lieu à négociation et, éventuellement, à concession.
Il est hors de question en revanche d'accepter une loi, une réforme ou quoi que ce soit parce qu'il y a dedans « des choses qui vont dans le bon sens », tant qu’il y a aussi des choses qui vont dans le sens contraire de l'intérêt des étudiants. On refusera de négocier sans ce préalable. A ce titre, nous ne marchandons pas nos revendications. L'UNEF (alors UNEF-ID), le « syndicat » du marchandage institutionnel, a passé tout son temps en 1996-1997 à marchander de petites améliorations sur la réforme Bayrou : faire passer la rémunération des stages diplômants de 1 200 francs à 1 865 francs par mois, leur durée d’un an à 5 mois... Non ! L'idée même du stage diplômant étant inacceptable, il fallait refuser de négocier et combattre cette loi en bloc.
Le processus est simple : d'accord pour négocier si l'on peut obtenir que les choses aillent dans le sens d'un accroissement des droits, des intérêts et du confort matériel et moral des étudiants ; pas d'accord si c'est le contraire. On pourra négocier par exemple l'augmentation de la surface des chambres de cité-U, dès l'instant où cette surface augmentera. En revanche on refusera de négocier si le gouvernement veut la baisser (oui aux négociations par le haut, non aux négociations par le bas).
LA SOLIDARITE ETUDIANTE
Comme le disait Victor Hugo, « Nous ne voulons pas la misère assistée, nous voulons la misère supprimée ». Si nous défendons les étudiants, ce n'est pas par charité, mais par solidarité étudiante. Remarquons que même si l'idéologie dominante mélange ces mots, ils ont une signification totalement différente. Robin des Bois faisait la charité : il volait aux riches pour donner aux pauvres, mais en aucun cas il n’expropriait les riches. Le pauvre, après avoir utilisé l'argent restait pauvre, et le riche restait riche et le devenait chaque jour un peu plus (puisqu’il possédait la terre et les moyens de la rentabiliser). Nous sommes solidaires parce qu'en défendant le droit de tous les étudiants, nous nous défendons aussi nous-mêmes. Nous combattons les effets, mais nous combattons aussi les causes.
Par exemple, certains vendent les tickets de resto-U à l'unité, parce que le CROUS ne le fait pas et qu'il n'est pas toujours facile de sortir 26 euros d'un coup (soit, au passage, 8,3 % d’augmentation entre 2001 et 2003 !). Cela peut partir d'un bon sentiment. Mais est-ce qu’ils se battent pour que le CROUS les vende à l'unité ? Non. Ils se substituent simplement à lui, c'est tout. Parce que nous sommes solidaires, nous nous battons pour que les étudiants puissent obtenir ensemble - par le rapport de force - le retour à la parité Etat/étudiant sur le prix du repas au RU. Nous ne sommes pas là pour gérer la crise. Ce n'est pas le rôle d'un syndicat.
L'INTERNATIONALE ETUDIANTE
Tout comme nous devons travailler à l’unité dans la lutte des étudiants et des autres travailleurs, nous devons œuvrer pour unifier la lutte des étudiants de france et celle des étudiants des autres états.
La mondialisation des échanges, les traités internationaux (Maastricht, ALENA, AGCS…), entraînent de multiples conséquences dans le système éducatif de tous les pays et fait régresser partout sur la planète les droits et les acquis étudiants. Le traité de Maastricht, par exemple, insiste sur le fait « d'inscrire les services publics dans le cadre des marchés libres et concurrentiels » (directive 129 B), et fait passer la recherche appliquée au premier plan au détriment de la recherche fondamentale. Les intérêts des étudiants belges, allemands ou français se rejoignent donc directement, d’autant qu’on ne peut lutter contre un traité européen qu’à l’échelle européenne. La lutte contre la « déclaration de Bologne », ainsi que les réformes qui en découlent, doit donc être commune à tous les étudiants européens.
Nous refusons de nous enfermer dans un cadre de pensée national. Notre lutte n'a de sens que sous une forme internationale. C'est la raison pour laquelle nous consacrons tant d'espace dans notre journal aux « Etudiants du Monde ». Nous devons prendre le maximum de contacts à l'étranger, avec les organisations syndicales et les étudiants d'autres pays, et nous battre pour constituer à terme un syndicat étudiant de lutte international.
LES LIMITES DU SYNDICALISME
Le syndicalisme, pour autant qu'il est un élément essentiel de lutte, reste malgré tout limité. Une question revient sans cesse : les problèmes de l'université nous touchent directement, doit-on pour autant délaisser les autres ? Surtout que lorsque l'on y regarde de plus près on se rend compte qu'un problème n'est jamais indépendant des autres. L'université, comme le reste, est intégré dans la société ; les problèmes de fond qui s'y posent sont les mêmes que pour l'ensemble des travailleurs. C'est parfaitement juste. Le militant critique et conscient réfléchira cependant à un certain nombre d'éléments (pour poursuivre la réflexion, lire la Charte de Grenoble, reproduite dans cette brochure, qu’il est bon de lire tant elle est souvent citée de travers).
1) En tant que militants syndicaux étudiants nous constituons le dernier rempart de la défense des étudiants. En consacrant trop de notre temps à des combats extérieurs à l'université nous laissons le champs libre à la remise en cause à l'intérieur des droits élémentaires. Cela ne veut pas dire que le militant étudiant doit se cacher les réalités scandaleuses de la société et ne doit pas les combattre. Bien au contraire. En se syndiquant, un militant prend simplement l'engagement de défendre au moins les étudiants, car si lui ne le fait pas… personne ne le fera à sa place. A quoi servirait-il de lutter pour un droit aussi fondamental que le droit pour tous d'accéder au savoir si l'on ne combat pas au jour le jour pour que ce droit soit respecté ?
Certains arguments, malgré leur apparence de justesse et de clarté, restent souvent démagogiques et faux. Nous ne sommes pas des utopistes, nous sommes des militants matérialistes conséquents. A ce titre, nous combattons jusqu'au bout dans la voie que nous nous sommes fixée afin de satisfaire les revendications des étudiants, sans nous substituer à eux. Nous bâtissons notre analyse et nos combats sur la réalité et non sur ce que nous voudrions qu’elle soit. La tâche de militant syndical est souvent ingrate. Il est moins avantageux pour l'ego de se battre pour obtenir le maintien des bourses pour un étudiant en difficulté que de combattre pour de grands mots d'ordre tel que le droit pour tous d'accéder au savoir : pourtant, sans le premier, le second reste un mot d'ordre creux.
2) En tant que travailleurs intellectuels, notre combat est aussi celui des autres travailleurs. Une attaque contre eux est une attaque dirigée aussi contre nous. La grève de novembre-décembre 1995 en est un exemple frappant. Les travailleurs se sont mis en grève contre le plan Juppé de remise en cause de la Sécurité Sociale, tandis que les étudiants (en grève un mois plus tôt), combattaient pour plus de moyens dans les universités. Le combat des étudiants était bien entendu légitime et important, mais il ne fallait pas hésiter à rejoindre la lutte des autres travailleurs.
LA RECONSTRUCTION DU SYNDICALISME ETUDIANT EN FRANCE
La FSE est une organisation syndicale qui a pour but la reconstruction et l'unification du syndicalisme étudiant. Il ne faut pas cultiver le « patriotisme » qui consisterait à dire : la FSE est la meilleure organisation, tout le reste ne vaut rien. Nous n'avons de sens que si nous sommes utiles, sans quoi nous ne serions qu'une coquille vide et sectaire. Dès l'instant où une voie s'ouvre vers l’unité, plus riche dans les possibilités d'actions pour œuvrer vers les buts que nous nous sommes fixés, il faut la suivre. Peu importe le nom que porte notre syndicat : le but fondamental est l'unification syndicale générale des étudiants dans un cadre démocratique, sans laquelle nous sommes condamnés à rester minoritaires, et sans laquelle les étudiants ne pourront pas obtenir la satisfaction complète de leurs revendications. Les luttes victorieuses des étudiants (Devaquet, CIP…) ne l'ont été que par la prise de conscience et l'implication massive des étudiants. Pour cela, restons perpétuellement ouverts à toutes discussions, honnêtes et modestes dans notre expression, résolus et conséquents dans notre action.
Il nous faut lutter contre la tendance des structures étudiantes à se préoccuper surtout de leur propre existence, et à ne voir les véritables objectifs (revendications, luttes…) que comme des moyens de faire exister le syndicat. Notre but est d’être un outil syndical utile et efficace, qui soit de lutte, indépendant, unitaire et démocratique.
LE RAPPORT DE FORCE
Nous sommes un syndicat de lutte. La lutte, bien avant d’être une action physique, est un état d’esprit. La satisfaction des revendications étudiantes est une nécessité. Dans ce but, nous combattons jusqu’au bout, sans nous soucier de notre « popularité » auprès des gouvernements ou des administrations. Dans nos actions, nous sommes souvent confrontés à la désapprobation. Cela ne doit pas nous inquiéter tant que nous sommes sûrs de la justesse et de l’importance de ce que nous faisons.
La lutte active et consciente, sur des mots d’ordre clairs en phase avec la situation réelle, est le seul moyen d’obtenir réellement gain de cause sur des revendications qui reflètent des besoins réels. Cette lutte peut prendre plusieurs formes qui doivent toujours être adaptées au but fixé, à nos interlocuteurs et à leur état d’esprit du moment. Généralement, on résoudra les problèmes par la discussion, par l’utilisation des textes de lois, ou si ça ne suffit pas par une petite démonstration de force (par exemple envoyer plusieurs militants à la fois dans un bureau, éventuellement en expliquant que personne n’en sortira tant que la loi ne sera pas appliquée). Un problème de dérogation se réglera généralement en discutant avec le directeur de département et en lui rappelant simplement le contenu d’une loi. Dans certains cas, il faudra remonter dans la hiérarchie et discuter avec les directeurs d’UFR ou avec la présidence.
Lorsque le problème posé est plus général ou qu’il n’est pas possible de le régler de la manière précédente, on pourra augmenter la pression en mettant en place une pétition. Attention : la pétition n’est pas réellement un outil de pression et encore moins une
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BFSE - laïcité et défense du service public
"Bases fondamentales du syndicalisme étudiant", édition 5 bis (2003-2004) :
III : La laïcité et la défense du service public
« C'est seulement par la séparation, la neutralité des républiques dans leur rapport avec les choses privées de la religion et de l'argent, que peuvent se développer la démocratie et l'égalité des citoyens »
(Jean Jaurès, discours à l'Assemblée Nationale, 9 mars 1908)
La laïcité est un problème récurrent, touchant à l’enseignement, à l’attribution de fonds publics à des écoles privées, jusqu’à « l'affaire du foulard islamique ». Cependant, la laïcité est, bien au-delà des cuisines sociologiques de notre temps, un concept philosophique, proprement « politique », c’est-à-dire une vision de la société, un art de vivre en communauté. La laïcité est bien plus qu'une simple querelle entre religieux et non-croyants.
INTERETS PRIVES ET CHOSE PUBLIQUE
Pour que des citoyens soient égaux devant la loi, il faut que celle-ci s'adresse à tous. A ce titre, il faut que les services publics ne servent que le bien commun. Pour cette raison, l'école, la justice, l'Etat doivent traiter de la même manière les riches et les pauvres, les croyants et les athées, les hommes et les femmes… bref, tous les citoyens.
C'est pour cette raison que des cours de catéchisme dans un collège pénaliseront les non-croyants et les croyants d'autres religions, car tous financeront une vision du monde qui n'est pas la leur. De même manière, une entreprise finançant une université servira ses propres intérêts (l'accroissement de ses profits), plutôt que l'intérêt de tous (l'accroissement du savoir).
Afin d'empêcher que des intérêts privés ne « tirent la couverture à eux », il faut tout simplement les empêcher de participer aux services publics. C'est le sens de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat de 1905 et c'est ce que nous voulons dire lorsque nous revendiquons une Université laïque. En effet, nous pensons que l’enseignement supérieur doit rester un service public laïque, donc indépendant de toute emprise politique, économique, religieuse ou idéologique. Il doit tendre à l’objectif du savoir, il doit respecter la diversité des opinions, il doit garantir à l’enseignement et à la recherche leurs possibilités de libre développement scientifique créateur et critique. C'est dans ce sens que nous entendons le mot laïque, qui ne veut pas dire « qui refuse la religion », mais signifie « qui se bat pour qu'aucun intérêt privé (religieux, économique…) ni aucune vision du monde particulière n'interfère avec l'intérêt général ».
SPHERE PRIVEE ET SPHERE PUBLIQUE
Malgré la volonté de certains de réduire la laïcité à un simple combat entre école privée et école publique, le sens plus large de ce concept s'impose d'emblée à qui veut bien y réfléchir. La laïcité n'implique pas la suppression de la liberté religieuse, bien au contraire : en empêchant qu'une religion particulière n'ait le « monopole » dans le domaine public, on permet à tous de croire et de pratiquer dans la sphère privée. Croit-on qu'un musulman aurait les mêmes chances qu'un chrétien devant une administration purement chrétienne ? La liberté religieuse est inscrite dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen comme « liberté individuelle » et certainement pas comme « contrainte collective ».
Nous n'avons pas à poser l'existence ou l'inexistence de Dieu comme prémisse. Nous n'en savons rien. Chacun a le droit, dans le cadre de la sphère privée, de croire ou non. En revanche, nous posons comme prémisse que, si l'existence de Dieu n'est pas assurée, celle de la réalité et de la vie en communauté l'est. A ce titre, l'intérêt général est celui de la juste analyse de la réalité : aucune considération particulière ou non rationnelle ne doit prévaloir.
LES ATTEINTES A LA LAICITE
Hélas, tout cela n'est que théorique. Les gouvernements n'ont eu de cesse de remettre en cause la loi de 1905. Les accords Lang-Cloupet de juin 1992 accordaient 1,8 milliards de francs à l'enseignement catholique. Ainsi, alors que des centaines de communes sont sans écoles publiques laïques, que des centaines de postes d’enseignants sont fermés à travers le territoire, en particulier dans les zones rurales, l'enseignement religieux est largement financé : en 1993, l'Etat a financé les établissements confessionnels à hauteur de 23,4 milliards, soit la moitié de ce qu’il verse aux universités ! Pour notre part, nous affirmons le principe : « Aux écoles publiques, fonds publics ; aux écoles privées, fonds privés ».
D'un autre côté, les entreprises deviennent chaque jour plus puissantes au sein des universités. Les Conseils centraux de celles-ci sont pleins de « personnalités extérieures » à qui, d'année en année, les gouvernements accordent plus de prérogatives. Imaginons la suite : l'entreprise Royal Canin finance intégralement une université, les diplômes qui lui servent (LEA, AES, MASS) voient leur budget augmenter, les autres (philosophie, lettres modernes, ethnologie, etc…) disparaissent. Le diplôme LEA se sur-spécialise sur les aliments animaux et les diplômés ne peuvent plus travailler que chez Royal Canin, l'entreprise peut donc les embaucher et les licencier à loisir (ils sont très nombreux), leur statut se détériore. Alors, de stages de remise à niveau en stage de qualification, ils pointent à l'ANPE. Et plus personne n'étudie la philosophie, puisqu'elle n'est plus enseignée nulle part.
Les gouvernements et l’idéologie dominante parlent beaucoup de laïcité (affaire du foulard islamique, école libre, etc.), mais souvent à tort et à travers, ne serait-ce que pour entretenir la confusion. En réalité, c’est assez simple, la laïcité est le seul système qui peut se réclamer de la démocratie, car elle exclut des institutions publiques les intérêts privés qu’ils soient religieux ou économiques, et par conséquent garantit à tous l’égalité devant le système.
Il y a longtemps que les gouvernements successifs remettent en cause la laïcité (cf. loi Debré, 1959). Depuis vingt ans les financements sont devenus si considérables qu’un groupe de soixante députés proposa en 1993 de limiter à 50 % le financement des investissements de l’école privée par les fonds publics. 50 %, alors que la loi Falloux (1850), pourtant ultra-cléricale, stipule que « les établissements libres peuvent obtenir des communes, des départements ou de l’Etat un local et une subvention, sans que celles-ci puissent excéder 10 % des dépenses annuelles de l’établissement » (art. 69). Et comme cela ne suffisait pas, l’Assemblée nationale (26-27 juin 93) a discuté d’abroger cet article afin d’autoriser les collectivités locales à financer 100% des établissements religieux ! Citons le discours de Victor Hugo contre la loi Falloux : « Nous connaissons le parti clérical (…) c’est lui qui a trouvé pour la vérité ces deux étais merveilleux, l’ignorance et l’erreur. C’est lui qui fait défense à la science et au génie d’aller au-delà du missel et qui veut cloîtrer la pensée dans le dogme. Tous les pas qu’a fait l’intelligence du monde, elle les a fait malgré lui. Son histoire est écrite dans l’histoire du progrès humain, mais elle est écrite au verso. Il s’est opposé à tout ».
Depuis que le principe de séparation des Eglises et de l’Etat est en place sur notre territoire, tous les gouvernements qui se sont succédés depuis 150 ans n’ont eu de cesse que de revenir à l’ordre ancien : loi Falloux de 1850, les lois de 1875 et 1880, la loi Astier de 1919, la loi Debré de 1959, les lois de décentralisation (Deferre) des 22 juillet 1983 et 25 janvier 1985, la loi Rocard de décembre 1984, les accords Lang-Cloupet du 13 juin 1992. Aussi, au nom des principes démocratiques, il nous faut soutenir la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905, les fonds publics ne doivent aller qu’aux services publics, et notamment les fonds publics scolaires ne doivent aller qu’à la seule école publique, car le service public laïque est le seul garant de l’égalité de tous les citoyens.
Il ne faut pas oublier non plus que tout le territoire français n'est pas laïque. L'Alsace-Moselle, par exemple, a un statut dérogatoire par lequel les personnels ecclésiastiques sont rémunérés par l'Etat (sécurité sociale, congés payés, salaires, logement, transport…), le catéchisme est obligatoire dans les écoles publiques, les écoles religieuses financées à 100% par l'Etat et les collectivités locales, etc…
D'autre part, les édifices religieux (cathédrales, églises, basiliques, etc…), appartenant à l'Etat, celui-ci s'occupe de leur entretien et… d'en faire construire de nouveaux. La cathédrale d'Evry, achevée en 1993, a été financée pour plus de 40% par l'Etat (la loi de séparation l'interdisant, J. Lang a fait passer 110 millions pour « l'aide à la mise en place d'un musée religieux dans la cathédrale », en réalité pour la construire).
NEUTRALITE ET TOLERANCE
La première remise en cause de la laïcité, c'est sa définition comme neutralité. On juge préférable une définition tournant plutôt autour de l'idée de tolérance. Cette « évolution » peut paraître acceptable… pourtant elle serait une erreur. La laïcité, ce n'est pas la tolérance. Ce n'est certainement pas non plus l'intolérance, mais il faut comprendre que l'idée même de tolérance est mauvaise en ce qu'elle implique l'intolérance. Car on ne tolère que ce qu'on ne peut pas empêcher et d'une certaine manière on peut dire que la tolérance est ce à quoi l'intolérance se résigne faute de mieux. De sorte que la tolérance comporte en elle-même la menace de l'intolérance. La tolérance n'est qu'un modus vivendi, non une théorie politique. Aussi n'est-il nullement abusif ni paradoxal de dire que la tolérance est, philosophiquement, un principe injuste. Car si le comportement qui fait l'objet d'une mesure de tolérance, par exemple l'exercice d'un culte, est conforme aux lois et aux droits de l'Homme, alors il n'y a pas lieu de le tolérer : il doit pouvoir s'exercer de plein droit. Mais s'il n'est pas conforme aux droits de l'Homme, alors il ne faut pas le tolérer, il faut le combattre autant qu'on peut.
Le vrai contenu de la laïcité, ce n'est donc pas la tolérance, c'est la neutralité. Et ce n'est pas du tout un hasard si ce que la vision nouvelle de la laïcité (la laïcité ouverte, que nous allons aborder plus loin) propose, c'est précisément de substituer la tolérance à la neutralité. La laïcité ouverte reproche en effet à la neutralité d'être un dispositif visant à réprimer, par le silence, c'est-à-dire l'exclusion du droit à la parole, les croyances et les opinions religieuses… Au contraire, la laïcité ouverte croit pouvoir défendre toutes les religions et toutes les croyances en autorisant la manifestation, supposée pacifique, de toutes les opinions. Là est précisément le danger.
Il faut d'abord rétablir le sens vrai, et d'ailleurs très simple, du mot « neutralité », et pour cela il suffit de le prendre dans son sens scientifique. L'eau distillée est neutre : ni acide, ni basique. Le zéro est l'élément neutre à l'égard de l'addition et de la soustraction, comme l'est le 1 à l'égard de la multiplication et de la division. Ajouter ou retrancher zéro ne change rien, pas plus qu'une multiplication ou une division par 1. Par conséquent, une neutralité bien pensée n'ajoute ni ne retranche, ne favorise ni ne réprime. C'est là ce que nous défendons.
LA LAICITE "OUVERTE"
Les hauts dignitaires de l'Eglise n'ont de cesse que de répéter qu'il faut mettre en place en France une laïcité ouverte. Le pape Jean-Paul II, lors de sa venue en 1996 pour la célébration du baptême de Clovis déclarait : « Clovis a obtenu par le baptême le soutien de l'Eglise et le partage des prérogatives. Clovis est à l'origine de la laïcité, mais d'une laïcité bien comprise ! » (la laïcité de la République est donc une laïcité mal comprise). C'est là qu'est la différence et la négation même de la laïcité. La laïcité ouverte, c'est le partage de l'Etat entre laïcs et religieux ; la laïcité tout court, c'est la séparation entre l'Etat et les Eglises.
La laïcité, séparation de l'Etat et des Eglises, a fait perdre à l'Eglise de France des prérogatives et des privilèges qui n'avaient cessé de croître depuis Clovis. La monarchie française était de droit divin jusqu'en 1789, symbole de cette collusion entre le temporel et le spirituel. La reconquête cléricale se poursuit et se renforce. L'Eglise n'a jamais digéré ni les Lumières, ni la Révolution française, ni la loi de séparation, même si une partie (celle qui se revendique de la doctrine sociale) abandonne provisoirement toute idée d'abrogation et souhaite seulement une reconnaissance de la place de l'Eglise dans la société civile et un recours à ses conseils dans les problèmes de société (bioéthique, avortement, SIDA…). L'Eglise, dans sa majorité, rêve en revanche à un nouveau Concordat définissant les rapports entre la République et les Eglises. C'est le sens des visites du pape en 96 et 97. En réalité, la laïcité ouverte, c'est un peu comme les marchés libres. Ça veut dire qu'il n'y a plus de réglementation pour limiter le pouvoir de l'Eglise (principalement dans son financement), que chaque gouvernement, chaque maire et chaque conseil régional décide de financer comme il l'entend la religion. C'est ainsi que l'on pratique la laïcité ailleurs en Europe. Pratiquement, cela veut dire que les écoles religieuses, les cultes, les ecclésiastiques sont tous subventionnés par l'Etat.
LES INTERETS PRIVES ET LES SERVICES PUBLICS
Pourtant, comme nous l'avons dit plus haut, la laïcité ce n'est pas seulement la neutralité en matière religieuse. Si les atteintes à la laïcité sont souvent le fait des Eglises, elles sont encore plus souvent le fait des intérêts privés économiques. Lorsqu'une entreprise ou un groupe financier s'introduit dans un service public, celui-ci n'est plus égalitaire. En Angleterre, c'est une entreprise privée qui gère les impôts. C'est le retour des fermiers généraux qui, touchant un intérêt sur l'impôt, étaient fort zélés et se servaient d'une milice privée. Dans beaucoup de lycées, ce sont des entreprises privées qui gèrent la restauration : résultat, les prix sont très élevés. L'intérêt privé économique (qui consiste à augmenter ses profits) ne cherche pas à rendre des services. La rentabilité fait mauvais ménage avec les services publics. Les services publics sont là pour garantir à tous les citoyens un accès égal en nombre, en qualité et en prix à tous les services de l'Etat. Ce n'est pas parce qu'on habite en haut de l'Aigoual que l'électricité ou l'eau doivent être plus chers. Et pourtant, voilà à quoi on assiste :
Energie : EDF met en place le compteur clef, qui permet de couper automatiquement les mauvais payeurs, y compris en période hivernale (ce qui était interdit auparavant). EDF, depuis les lois de décentralisation de 85 et 93, fait payer des taxes supplémentaires en fonction des abonnements (les pauvres qui ont des petits abonnements payent plus cher le kW), des zones, des distances… GDF suit une ligne similaire puisqu'il refuse d'installer des tuyaux lorsque les habitations sont à plus de 15 km des lignes.
Transports : depuis 1965, plus de 80 % des lignes de train ont été fermées, interdisant l'accès à bon nombre de zones rurales. Seule les lignes rentables (principalement TGV) fonctionnent encore (restent les TER qui occupe moins de 9 % du trafic !). Ne parlons pas des entreprises autobus qui sont pour la plupart privées (exceptés les autobus régionaux, financés généralement à 20 % par les collectivités locales et territoriales et à 80 % par les usagers), ni d'Air France qui, bien que publique, a toujours fonctionné en strict rapport avec la rentabilité.
Santé : les hôpitaux, gérés en fonction de la rentabilité par des Agences Régionales administrées par des personnes privées, ferment de plus en plus de lits.
Justice : ce système est encore peu touché, excepté pour ce qui concerne les centres pénitentiaires (environ 30% de prisons privées).
Ecole : plus de 15% du budget de l'éducation nationale va dans des établissements confessionnels pendant que des centaines de classes sont fermées dans le pays. Les entreprises forment, depuis la loi Giraud, des élèves en apprentissage à partir de 12 ans (pas de rémunération bien sur). Les universités sont de plus en plus administrées par des "personnalités extérieures", leur budget provient de plus en plus d'entreprises extérieures (on compte plus d’une centaine de DESS d'entreprises à travers le pays). Le nombre de stages obligatoires et non rémunérés est en perpétuelle augmentation (123.000 en 1985, 680.000 en 1996).
Poste : la franchise postale (contact entre les administrations) a été supprimée, la plupart des frets sont sous-traités, le prix du timbre n'est plus fixé par le gouvernement (indexation) mais par le comité administratif de la direction de la Poste, de nombreux centres de tri ferment, ainsi que de nombreux bureaux de poste. Plus des deux tiers du travail de la Poste consiste maintenant dans les services financiers.
Il y a longtemps qu’ont disparu les mots « citoyens » pour faire place au terme « usagers » puis au profit des « clients ». Aujourd’hui les services proposés sont avant tout fondés sur le prix de revient. Le maître mot, à l’intérieur des entreprises du secteur public, est devenu « rentabilité ».
LA LOI PASQUA SUR L'AMENAGEMENT DU TERRITOIRE
Cette loi accentue « la déconcentration des services de l'Etat dans les départements et régions ». Pour l’appliquer, le Préfet voit son rôle renforcé. La déconcentration des services de l'Etat signifie la délocalisation de ces services (sous prétexte de les rapprocher du citoyen). Il s’agit en réalité de démanteler les services publics pour mieux les offrir à la privatisation. Déjà, dans de nombreuses villes, les services municipaux de la voirie, des cantines, du service des eaux sont privatisés, ce qui signifie la suppression de postes dans la fonction publique territoriale (dont le statut prévoit maintenant le licenciement). Il s’agit bien d’une offensive générale contre les travailleurs et leurs statuts, alors qu’en France 35% de l’emploi salarié se concentre dans les services publics.
L'EGALITE DE TOUS DEVANT LE SYSTEME
Comme on le voit, la laïcité (séparation de l'Etat d'avec les intérêts religieux et économiques) est bien mal en point. Si nous insistons à ce point sur cette question, ce n'est pas pour rien. La laïcité, c'est-à-dire la garantie de l'égalité de tous les citoyens devant le système, est essentielle et fondamentale. Qui pourra affirmer que tous les citoyens sont égaux, lorsque l'on voit la dissonance entre la justice dans les cités HLM et la justice devant les hauts dignitaires parisiens ? Lorsque l'on connaît la situation d'oubli complet des zones rurales ? Lorsque l'on voit la remise en cause du cadre national des diplômes qui profite aux étudiants des grandes villes et qui se fait au détriment des petites ? Qui peut encore affirmer que cela est juste et normal ? Notre combat, dans le cadre de la revendication de l'égalité de tous face à l'enseignement, à la santé, aux transports, etc… passe par la défense absolue de la laïcité.
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26.06.2007
BFSE - histoire des étudiants et de l’Université
"Bases fondamentales du syndicalisme étudiant", édition 5 bis (2003-2004) :
IV : Brève histoire des étudiants et de l’Université
« Considérant combien il importe de maintenir parmi les étudiants des facultés le bon esprit qui les a animés jusqu'à ce jour, et d'empêcher que quelques malveillants n'excitent, dans les lieux consacrés à l'instruction de la jeunesse, des dissensions également préjudiciables au bon ordre et au progrès des études. A arrêté et arrête ce qui suit : Article 1er. - Il est défendu à tout autre qu'aux professeurs et aux étudiants interrogés par eux, de prendre la parole dans les auditoires, ainsi que dans l'enceinte des Facultés. »
(Arrêté du 30 novembre 1819)
A la fin de l'Ancien Régime, les vingt-deux universités françaises, dont les plus anciennes avaient été créées au XIIIe siècle, avaient conservé leurs structures médiévales. Les plus importantes étaient composées de quatre facultés : arts, théologie, droit et médecine. Aucune d'elles n'avait su participer réellement, ni même suivre, le mouvement scientifique amorcé au XVIe siècle et qui aboutit au siècle des Lumières. Leur inaptitude à s'ouvrir aux courants scientifiques nouveaux, à s'adapter aux besoins de l'Etat et de l'industrie naissante avaient conduit le pouvoir royal à innover en dehors d'elles en créant dès 1530 le Collège Royal (Collège de France), en 1626 le Jardin du Roi (Muséum national d'histoire naturelle) et au XVIIIe siècle, les écoles supérieures techniques (l'Ecole des ponts et chaussées, l'Ecole des mines…) auxquelles la Convention ajouta l'Ecole polytechnique. La Révolution venue, les universités ne trouvèrent pas de défenseurs et furent supprimées par le décret du 15 septembre 1793.
Ni la convention thermidorienne, ni le Directoire, ni le premier Empire n'envisagèrent de reconstituer des établissements d'enseignement supérieur à vocation universelle. Si le décret du 17 mars 1808 a bien créé, dans le cadre de l'Université impériale, cinq « ordres de facultés » (théologie, droit, médecine, sciences et lettres), il s'agissait d'établissements totalement indépendants et qui ne constituaient pas des universités. Ainsi, à la différence de la plupart des pays européens, la tradition universitaire, en tant qu'institution, a été totalement interrompue en France pendant tout le XIXe siècle, au moment où la révolution industrielle suscitait de grands besoins scientifiques nouveaux, lesquels furent satisfaits par la création de nouvelles écoles supérieures, publiques ou privées, extérieures aux facultés et nées souvent de l'initiative conjointe des industries, des municipalités et de l'administration de l'Instruction publique. Par ailleurs, c'est encore en dehors de ce cadre que le second Empire s'efforça de renouveler la recherche scientifique, en créant en 1862 un nouveau grand établissement : l'Ecole pratique des hautes études.
LES UNIVERSITES DE LA III° REPUBLIQUE
C'est la IIIe République, avec la loi du 10 juillet 1896, qui dota à nouveau la France d'universités. Cette loi se borne à fédérer les différentes facultés, dont les doyens demeurent nommés par le ministre, à coordonner leurs activités, par l'intermédiaire d'un conseil commun présidé par le recteur d'Académie, représentant du pouvoir central. La vocation des universités était alors claire : les facultés de théologie, de droit, de médecine avaient des finalités professionnelles précises, quant aux facultés dites « académiques », les sciences et les lettres (alors encore très peu fréquentées par de vrais étudiants), leur mission essentielle demeurait la formation des professeurs, avec la préparation à la licence, à l'agrégation (créée en 1808 en même temps que l'Ecole normale supérieure), et au doctorat.
Cette conception des universités, vouées à la formation des membres des professions libérales, des professeurs et à la science, ne faisait guère place à la formation des cadres du secteur privé, mais les écoles supérieures y pourvoyaient (c'est à cette époque qu'Emile Routiny crée l'Ecole libre des sciences politiques). Toutefois, dès la fin du XIXe siècle, dans les facultés de sciences implantées dans les régions industrielles ont été créés des instituts de sciences appliquées, qui délivraient des diplômes technologiques, d'abord de technicien, puis d'ingénieur. Après la Première Guerre mondiale, le décret du 31 juillet 1920 a organisé, au sein des universités ou des facultés, des instituts conçus comme des lieux de communication organique entre les diverses facultés et entre celles-ci et le monde extérieur ; les écoles d'ingénieurs (les futures ENSI,Ecoles nationales supérieures d'ingénieurs), organisées en instituts universitaires, concrétisent cette ouverture des universités vers la formation des personnels de l'industrie. En 1945, la création, dans le même cadre, des instituts d'études politique (IEP) traduit une autre « ouverture » vers le secteur tertiaire.
Le nouveau système universitaire français s'est donc développé dans ce cadre ; sa croissance a été liée à celle du second cycle universitaire et au nombre de bacheliers, et aux besoins industriels. On compte 7.000 bacheliers en 1911, 15.000 en 1931, 27.000 en 1939, 28.000 en 1946 et 33.000 en 1951. En ce milieu du XX° siècle, qui marque les premières années des « trente glorieuses », le flux annuel des diplômes des facultés universitaires demeurait néanmoins très faible. La structure des flux de sortie des universités en 1951 reflète encore parfaitement les missions de 1896 : former les membres des administrations, des professions libérales et les professeurs ; le seul fait nouveau, ce sont les quelques centaines d'ingénieurs issus des universités.
LES ETUDIANTS DANS LES FACULTES DU XIXe
Au regard du système policier des facultés du XIXe siècle, les étudiants d'aujourd'hui ont bien peu de contraintes : minimum d'assiduité au cours demandée, reconnaissance de la liberté d'expression, représentation, droit d’association… Le Premier Empire avait été « relativement » indulgent, en ne promulguant que des règlements disciplinaires incitant au respect de certaines exigences. Ainsi, les « instructions pour les Ecoles de Droit », publiées le 19 mars 1807, ne contenaient que des dispositions rappelant aux étudiants qu'ils devaient donner l'exemple à leurs pairs. Par contre, sous la Restauration, la discipline fit l'objet d'une attention particulière de la part des pouvoirs publics : le régime avait alors besoin de stabilité, et l'agitation universitaire, réelle ou potentielle, lui faisait peur.
L'historien Spitzer précise dans son ouvrage intitulé La Restauration que : « Après 1815, et même dans les dernières années de l'Empire, il y eut dans la jeunesse scolaire de la classe moyenne instruite une fermentation, qui finit par prendre un caractère politique hostile à la monarchie restaurée. Des étudiants et des jeunes clercs, à Paris surtout – mais pas exclusivement —, constituèrent un réservoir pour une agitation incessante dans les écoles, pour des manifestations dans les rues, pour préparer la sédition dans des clubs ou des sociétés secrètes, et, finalement, pour ourdir des conspirations ».
La police reçoit alors des instructions l'invitant à surveiller les étudiants sur tout le territoire et à prévenir toute contestation organisée. Les interventions se multiplient. En 1817, cinq étudiants sont expulsés de la Faculté de Droit de Rennes après que l'on ait découvert dans leurs cahiers des phrases ambiguës quant à leur allégeance au régime. En 1820, le Conseil Académique de Toulouse exclut pour un an quatre étudiants qui avaient mené une manifestation libérale, aux cris de « Vive la Charte ! ». Dans sa délibération, le conseil constate une « fermentation dangereuse chez un petit nombre d'étudiants, laquelle pourrait avoir des conséquences fâcheuses pour la masse générale des jeunes gens amis de l'ordre et de l'étude ». A Dijon, en 1823, le procureur public dénonce des étudiants qui s'étaient réunis dans un café : ils y avaient chanté la Marseillaise, et crié « Vivent les libéraux ! Vive la liberté ! ». D'une manière générale, on trouve fréquemment des étudiants parmi ceux qui prennent parti pour la contestation. Certains recteurs, dès 1816, prennent des mesures préventives et enregistrent les noms des étudiants, afin de pouvoir les identifier en cas de troubles. Dans l'Académie de Montpellier, le recteur exige notamment que les étudiants déclarent auprès du secrétaire de la Faculté de Droit leur nom, lieu de naissance, la résidence de leurs parents, leur adresse à Montpellier et leur situation militaire. Un premier arrêté avait été publié par la commission de l'Instruction publique le 30 novembre 1819 à la suite des rapports des doyens des facultés de médecine et de droit de Paris : il interdisait, sous peine de radiation, les prises de parole non autorisées dans les auditoires et l'enceinte des facultés.
Le 7 mai 1820, la commission de l'Instruction publique s'inspire de l'exemple montpelliérain et décrète que des registres de même nature soient désormais tenus dans toutes les facultés de France, et que des certificats d'inscription (pour les étudiants) et des cartes d'admission (pour les auditeurs libres) soient délivrés afin que soit contrôlé l'accès aux salles de cours. Jusqu'alors, ceux-ci étaient ouverts sans formalité et certaines Facultés n'exigeaient aucune inscription. Il est clair que les autorités veulent alors faire des facultés des institutions royalistes, épurées de leurs éléments subversifs. Les mesures prises en mai 1820 sont suivies en juillet d'une ordonnance applicable aux Facultés de droit et de médecine, creusets de la contestation : celle-ci institue le premier règlement permanent de discipline. La circulaire qui commente cette ordonnance rappelle l'esprit qui doit présider au comportement des étudiants : les « bons sentiments, l'amour de l'ordre, l'attachement au Roi, et le respect pour les lois qui nous sont données ». Elle met en garde contre l'agitation en précisant que, « si quelques-uns d'entre eux étaient assez pervers pour chercher à corrompre et à soulever leurs camarades, il serait nécessaire de prendre contre eux des mesures de répression, et même de débarrasser les Ecoles de ceux dont la présence y porterait le trouble ». Ce texte prévoit une systématisation du contrôle autant que des mesures de répression. L'article 6 interdit par exemple à tout étudiant de s'inscrire en Faculté dans une ville où sa famille ne réside pas, à moins qu'il ne connaisse un résident qui s'en porterait garant, et dont le nom serait enregistré. Dans l'article 11, l'ordonnance impose aux professeurs des appels réguliers de façon à contrôler l'assiduité de leurs élèves. L'article 16 subordonne le transfert des étudiants d'une faculté à une autre à l'obtention d'un certificat de bonne conduite établi par le doyen ou le recteur. L'insubordination et le manque de respect aux professeurs et chefs d'établissement sont sanctionnés par la radiation (article 17), et les récidivistes, en vertu de l'article 19, sont interdits d'accès à toutes les académies pour une durée de six mois à deux ans.
Les troubles et désordres publics hors des écoles, prévus par l'article 18, privent les coupables « de deux inscriptions trimestrielles au moins et de quatre au plus, ou de l'exclusion des cours de la Faculté et de l'Académie dans le ressort de laquelle la faute aura été commise, pour six mois au moins et pour deux ans au plus ». L'ordonnance interdit aux étudiants « de former entre eux aucune association, sans avoir obtenu la permission des autorités locales et en avoir donné connaissance au recteur de l'Académie (…) Il leur est parallèlement défendu d'agir ou d'écrire en nom collectif, comme s'ils formaient une corporation ou association légalement reconnue » (article 20). En cas de violation, les Conseils académiques prononcent les punitions, avec l'aval de la Commission de l'Instruction Publique dans les cas d'exclusion. L'Ordonnance de 1820 est suivie d'autres règlements disciplinaires. Un décret du 12 juin 1821 prévoit notamment le cas des étudiants qui prendraient part « à des réunions destinées à honorer, par des actes publics, des individus connus pour s'être rendus coupables de troubles et de rébellion envers l'autorité publique ».
L'application de ces mesures dépend, au moins pour partie, du zèle des professeurs et des chefs d'établissements. Mais eux-mêmes ne sont pas toujours étrangers aux troubles que veut combattre le pouvoir, tant les thèses libérales trouvent alors écho chez les universitaires. Les contraintes disciplinaires subies par les étudiants auront malgré tout pesé sur leur activisme. L'interdiction du droit d'association, subordonné à l'autorisation des recteurs et des doyens, les aura particulièrement handicapés : ceux-ci n'accédèrent que très rarement aux demandes des étudiants. C'est probablement pour cette raison qu'il faudra attendre 1878 pour voir apparaître les premières AGE.
LE DEBUT DU XXe ET LA LIBERATION
Si la Seconde Guerre mondiale marque pour le monde étudiant la fin d'une époque, il serait inexact de considérer cette rupture comme une rupture décisive. Dans les années 1930, le milieu universitaire n'est déjà plus celui du début du siècle : les effectifs étudiants ont plus que triplé sous l'effet de la progression de la scolarisation, et les classes moyennes accèdent de plus en plus nombreuses à l'enseignement supérieur. L'image même de l'étudiant s'en trouve considérablement modifiée. En gros, nous passons de l'étudiant bien né, insouciant et pilier de maisons closes, illustré par toute la littérature du XIXe siècle, à l'image de l'étudiant pauvre. Cependant, l'institution des prêts d'honneur en 1921, la revendication d'une allocation d'études dès 1924, ainsi que le développement des œuvres universitaires et scolaires, ne sont pas seulement l'expression des difficultés du monde étudiant de cette époque, ils posent aussi avec force la question de la place de l'étudiant dans le pays.
Malgré le ralentissement considérable de la natalité en France, la première moitié du XXe siècle connaît une forte augmentation du nombre des étudiants. Il passe ainsi de près de 28.000 en 1900 à plus de 123.000 en 1946. Cette croissance importante des effectifs étudiants ne peut s'expliquer que par l'essor de la scolarisation dans le domaine secondaire, puis universitaire. La modernisation du pays, le rallongement des cursus universitaires, et la crise des années 1930 drainent vers l'université de nombreux jeunes qui se seraient précédemment contentés d'un diplôme de l'enseignement secondaire. Puis, à la sortie de la guerre, un phénomène de rattrapage vient renforcer momentanément la croissance des effectifs : un nombre relativement élevé de jeunes éloignés de l'université par la guerre (résistants, STO, prisonniers…) que l'on évalue autour de 20.000 individus, reprennent ou commencent des études. Mais le fait qui rend le mieux compte de cette progression de la scolarisation est la féminisation de l'université. En 1900, 624 jeunes filles seulement suivaient des études supérieures, elles sont près de 35.000 en 1946. Elles contribuent d'ailleurs à une augmentation inégale des effectifs selon les disciplines : plus nombreuses, par exemple, en Droit ou en Lettres qu'en sciences ou en médecine.
L'entre deux guerres a remis en cause l'image de l'étudiant favorisé, issu des classes dominantes de la société. Aussi, à la Libération, l'université est-elle déjà statistiquement dominée par les classes moyennes de la population. Phénomène qui ira par la suite en s'accentuant. Si la répartition par l'origine sociale de la population étudiante est loin de refléter celle de la population française dans son ensemble, nous pouvons tout de même remarquer que le groupe des professions libérales et des chefs d'entreprise n'excède pas les 20 % (en y ajoutant les hauts fonctionnaires, on atteint les 25 %). Sinon, l'immense majorité des étudiants est issue des professions intermédiaires (cadres, enseignants, fonctionnaires, employés, artisans et commerçants), soit environ 45 % des effectifs globaux. Enfin, les couches les plus défavorisées de la populations (employés subalternes, ouvriers de l'industrie, ouvriers agricoles) représentent environ 18 % du total. Une certaine diversité sociale commence à l'emporter, limitée malgré tout, par la très faible représentation ouvrière : la part des fils ou filles d'ouvriers sur les bancs de l'université n'excédant pas les 3 % au total.
La Libération, synonyme de liberté retrouvée, n'efface pas pour autant les difficultés matérielles. Le milieu étudiant, pour privilégié qu'il ait été par rapport à d'autres catégories de la population, ne fut pas épargné par les conditions exceptionnelles de l'immédiat après-guerre. Pour l'ensemble des étudiants, rien n'est simple. Se nourrir, se loger, étudier posent souvent des problèmes considérables. Dans une France toujours soumise au rationnement (les derniers tickets de pains disparaissent en 1949), la nourriture pour les étudiants est une question préoccupante. A tel point qu'elle fait l'objet de toutes les attentions du congrès de Grenoble de 1946. Il est demandé, au sein de la Commission de la vie matérielle des étudiants, à chaque AGE d'exposer une situation de ses restaurants universitaires. Tout est passé au crible : prix des repas, nombre de repas servis chaque jours en moyenne, qualité, subventions diverses, etc… Les situations présentées sont relativement variables selon les villes universitaires. La qualité apparaît excellente à Grenoble, alors qu'elle est infecte à Paris et tout juste moyenne à Clermont-Ferrand. L'ouverture du restaurant universitaire Mabillon, en 1953 à Paris, qui pouvait servir jusqu'à 2.000 repas par jour, sera saluée comme un événement majeur bien au-delà de la sphère strictement syndicale.
Le logement constitue la deuxième grande difficulté. Dans toutes les villes universitaires, la question est posée face à la conjonction de trois phénomènes : les destructions de la guerre, l'accroissement du nombre d'étudiants et le peu de places disponibles dans les cités universitaires. La presse nationale et régionale se fait le relais des inquiétudes auprès de ses lecteurs et leur demande de bien vouloir mettre des chambres à la disposition des étudiants. Dans une ville comme à Paris où, sur 52.000 étudiants inscrits, 20.000 ont besoin d'une chambre, plusieurs solutions sont offertes : l'hôtel ou la pension de famille, la chambre chez les particuliers, les maisons communautaires d'étudiants, les foyers d'étudiants, dont certains sont tenus par des ordres religieux, ou encore les pavillons de la Cité universitaire. Il est cependant difficile de loger de manière satisfaisante tous les étudiants qui le désirent. Le prix souvent élevé des chambres à l'hôtel ou chez les particuliers, leur nombre très limité à la Cité universitaire, qui, malgré la construction de nouveaux bâtiments depuis 1925, ne peut répondre à toutes les demandes, sont autant d'obstacles au logement étudiant. Bien des chambres ne possèdent pas le gaz et l'électricité. Le chauffage est un luxe très recherché, tandis que les sanitaires et l'eau sont presque toujours sur le palier. Les maisons communautaires sont en réalité dix anciennes maisons closes, réquisitionnées pour l'occasion après l'entrée en application de la loi Marthe Richard (1946). Le prix des chambres y est raisonnable, et ces maisons ont le mérite d'être gérées par ceux-là même qui les habitent. De nombreux étudiants, encore dans les années 1950, logeaient, faute de mieux, dans ces chambres. D'un coût généralement élevé, le logement et la nourriture représentent environ les 3/4 du budget étudiant de l'époque. Ce qui oblige les étudiants les plus modestes à travailler.
On estime qu'à la Libération, près d'un tiers des étudiants étaient obligés de travailler pour payer leurs études. Il faut remarquer que selon les disciplines, la proportion d'étudiants salariés est variable. Assez forte en Droit et en Lettres où l'on atteint voire dépasse les 40 %, beaucoup plus faible voire résiduelle en Médecine ainsi qu'en Pharmacie. Cette différence s'explique en grande partie par le fait que l'assiduité aux cours de Droit et en Lettres est moins nécessaires qu'en Sciences et en Médecine où les travaux pratiques sont nombreux et indispensables. Les professions exercées elles-mêmes sont variables : employé de bureau, secrétaire, répétiteur, auxiliaire d'enseignement, surveillant d'externat, maître d'internat, représentant de commerce, garçon de café, veilleur de nuit, baby-sitter. Si ce travail procure quelques ressources, il n'en constitue pas moins un handicap dans la poursuite des études et peut être en partie responsable des taux souvent impressionnants d'échecs dans les premières années universitaires. A la fin des années 1940, près de 70 % des étudiants qui débutent des études supérieures n'atteignent pas la licence. En 1955, seulement 5 % des élèves entrés en sixième arrivent au terme de leurs études supérieures. Les crédits consacrés aux bourses ont beau augmenter, ils sont passés de 307 millions en 1948 à 417 millions en 1949, ils n'en demeurent pas moins très insuffisants pour remédier à cet état de fait.
On comprend mieux, au vu de ces quelques éléments, comment le syndicalisme étudiant a pu se développer et se construire comme il l’a fait à cette époque-là. Jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, les bacheliers et les étudiants étaient originaires de la classe bourgeoise, à ce titre ils constituaient un milieu assez réactionnaire et penchaient, en cas de mouvement social, vers l'ordre établi. Il y eut bien sûr des exceptions, mais elles étaient fort rares. Qualitativement, la situation a changé dans les années 50-60, période où la petite bourgeoisie des villes (commerçants, enseignants, professions libérales…) en s'enrichissant, tenta d'élever socialement sa progéniture. La situation dans les lycées et les universités s'est définitivement transformée et a qualitativement changé avec les années 70. De même, il faut rappeler le vœux d'Alain Savary en 1984 des fameux « 80% de réussite au baccalauréat ». Ne nous méprenons pas. Il s'agissait alors tout simplement d'adapter la main d’œuvre au tissu économique : l'augmentation du secteur tertiaire, des services, le développement du tourisme obligeaient à une adaptation des salariés, il ne suffisait plus de savoir lire, écrire et compter.
L'EXPLOSION DES EFFECTIFS UNIVERSITAIRES
Le nombre de bacheliers (non compris les baccalauréats de techniciens) est passé de 33.000 en 1951 (5% du groupe d'âge) à 60.000 en 1960, 138.000 en 1970, 160.000 en 1980 (20% du groupe d'âge), 170.000 en 1985 à 623.000 en 1997. Les effectifs de l'enseignement supérieur ont suivi la même évolution : c’est ce qu’on appelle la massification. Pour les seules universités, le nombre des inscrits a progressé comme suit : En quinze années, du fait de son développement quantitatif et de la pression des intérêts privés, le système universitaire français a été complètement remis en cause dans ses finalités et dans son organisation.
Nombre d’étudiants (universités) :
1896 : 27.000
1911 : 41.000
1922 : 50.000
1938 : 79.000
1945 : 123.000
1950 : 140.000
1960 : 214.000
1965 : 396.000
1970 : 630.000
1975 : 756.000
1980 : 796.000
1985 : 969.000
1990 : 1.182.000 (ensemble du supérieur : 1.717.000)
1995 : 1.571.000 (ensemble du supérieur : 2.179.000)
2002 : 1.473.000 (ensemble du supérieur : 2.155.000)
DE LA MISSION A LA "FONCTION" DE L'UNIVERSITE
Les finalités sont demeurées celles de la fin du XIXe siècle jusqu'au milieu des années 1960 ; les besoins en personnels enseignants, au niveau secondaire et supérieur (sans parler de la recherche) ont été tels que les quelques milliers de licenciés d'enseignements sortant des facultés des lettres et des sciences dans les années 1950-1960 ne pouvaient les satisfaire ; ce qui fut appelé la « crise du recrutement » du corps enseignant ne traduisait nullement une désaffection des diplômés pour l'enseignement, bien au contraire, mais l'insuffisance des flux de sortie de l'université par rapport aux besoins.
Mais le développement de l'enseignement supérieur au cours de la décennie 1960 et celui du nombre des diplômés qui allait en résulter devait, bien évidemment, résoudre ce problème à moyen terme et, à l'opposé, en poser un autre : que faire des diplômés des facultés des sciences et des lettres, en constante augmentation, alors que les besoins nouveaux annuels de recrutement du corps enseignant évalués par le ministère allaient se stabiliser, confronté à la politique d’austérité des trente dernières années. Le rapport de la commission scolaire et universitaire du IVe plan (1962-1965), graphiques à l'appui, a posé, dès 1961, cette question et a proposé, spécialement pour les sciences, les lettres et le droit la nouvelle voie dans laquelle allait s'engager les gouvernements vis-à-vis de l'université. Cette nouvelle voie, c'est la transformation de la mission de l'université : transmettre et accroître les savoirs, en fonction : former les travailleurs en fonction des besoins économiques.
C'est précisément dans le cadre de cette transformation que nous nous trouvons aujourd’hui. Dans le contexte de la reconstruction, de la modernisation et de l'expansion économique qui a caractérisé les décennies 1950 et 1960, les gouvernements ont tout tenté pour faire travailler conjointement universités et entreprises : le développement des ENSI, des INSA (Instituts nationaux des sciences appliquées), l'organisation de la Promotion supérieure du travail dans les facultés de sciences, la création des instituts de préparation à l'administration des entreprises, et des instituts du travail, dans les facultés de droits et de sciences économiques, le « recyclage » des cadres du secteur privé, le changement d'appellation des facultés traditionnelles : « facultés des lettres et des sciences humaines », « facultés des sciences et des techniques », « faculté de droit et des sciences économiques », la nomination « d'intervenants extérieurs » dans les cours et dans les conseils d'universités, le financement des universités par les entreprises…
Le gouvernement créa par les décrets du 5 mai 1961 les « licences ès Sciences appliquées » qui devaient préparer à d'autres emplois publics ou privés, et d'autre part les DEST (Diplômes d'études supérieures techniques) : formations professionnelles courtes, en deux ans, organisées dans le cadre même des facultés, et parallèle aux BTS (Brevet de technicien supérieur) des lycées techniques. En quelques années, une trentaine de sections de DEST et quelques licences appliquées furent créées, principalement dans les facultés des sciences. Les réformes de 1966, contre lesquelles les étudiants se sont battus, accélèrent ce processus. Les enseignements courts furent désormais organisés dans des structures spécifiques, les IUT (Instituts universitaires de technologie), distincts des facultés, dotés de moyens propres et, remise en cause essentielle, habilités à recruter des enseignants de statut non universitaire.
Le travail de reconversion, de diversification et de professionnalisation des formations s'est accéléré à partir des années 1970, tant au niveau des licences et maîtrises (AES [administration économique et sociale], LEA [langues étrangères appliquées], MST [maîtrise de sciences et techniques], MSG [maîtrise des sciences de la gestion], MIAGE [maîtrise d'informatique appliquée aux sciences sociales], MASS [mathématiques appliquées aux sciences sociales], etc.) qu'au niveau du troisième cycle (DESS [Diplôme d'études supérieures spécialisées], DEA [Diplôme d'études approfondies], etc.), alors que, par ailleurs, la place des universités dans la formation des ingénieurs était notablement accrue : soixante-cinq écoles d'ingénieurs et dix-sept formations non structurées en écoles, fonctionnaient dans le cadre universitaire en 1990.
LE BUDGET DES UNIVERSITES
Globalement, les effectifs de l'ensemble des enseignements publics et privés du pays ont doublé en trente ans, passant de 6.500.000 en 1950 à environ 13 millions en 1980, soit près de 23 % de la population. En francs constants 1979, le budget du ministère de l'Education nationale a été multiplié par plus de dix entre 1952 (9 milliards de francs) et 1979 (93,8 milliards) et le budget de l'enseignement supérieur du ministère par quatorze (0,74 milliard en 1952 ; 9,09 milliards en 1970 ; 9,77 milliards en 1979). Une telle montée des dépenses d'enseignement a été facilitée par le contexte économique extrêmement favorable des années 1950, 1960 et du début de la décennie suivante.
Pourtant, après 1970, la croissance du budget de l'enseignement est devenue beaucoup plus faible (7 % en dix ans) et très inférieure à celle des effectifs (+ 23 %). Au cours des années suivantes (1980-1985), les crédits budgétaires se sont accrus en francs constants (Crédits de l'enseignement supérieur du ministère de l'Education nationale, en milliards de francs 1980. 1980 : 11,52 milliards ; 1985 : 12,92 milliards), mais les inscriptions se sont encore envolées (+ 21 %), si bien que la situation a continué à se dégrader. C'est la raison pour laquelle la FSE revendique la mise en place d’un plan de rattrapage d’urgence pour pallier aux besoins réels des universités.
Les coûts unitaires moyens par étudiant, toutes disciplines confondues, qui s'élevaient, en francs constants 1979, à 5.000 francs en 1952 (à une époque où l'encadrement des facultés était très mauvais) sont montés, seize ans plus tard, à 16.000 francs ; ils sont retombés à 11.400 francs en 1979, et se sont encore dégradés depuis. Mais cette évolution des coûts moyens ne reflète pas la situation réelle de la majorité des UFR, car ils dissimulent des écarts énormes, de l'ordre de 1 à 20. Les coûts les plus élevés correspondent aux secteurs sélectifs des universités (IUT, écoles d'ingénieurs, maîtrises professionnelles, DESS, DEA, médecine, pharmacie…). Les secteurs sélectifs ont continué à se développer depuis 1970, et le font aujourd'hui encore : la conséquence en est un abaissement très supérieur à la moyenne des moyens dans les secteurs traditionnels, en particulier dans tous les DEUG à gros effectifs (psychologie, sociologie, histoire…) ; cette réduction des moyens se répercute sévèrement sur la qualité de l'enseignement des études à ce niveau.
On comprend ainsi que beaucoup de « formations » universitaires nouvelles, jugées économiquement très performantes par les gouvernements, cherchent, avec l'assentiment du ministère, à s'isoler administrativement et financièrement du reste de l'Université (c’est le sens profond de la notion d’autonomie), voire à en sortir, pour mieux garantir leurs ressources. C'est dans ce contexte que les gouvernements ont tout fait pour se désengager financièrement au profit des collectivités locales et territoriales, des entreprises locales et des étudiants.
A la conférence de Saint-Malo en mars 1996, François Bayrou indiquait que « les collectivités locales interviennent désormais régulièrement dans la carte des formations, dans l’investissement immobilier, parfois dans le fonctionnement des établissements. Les entreprises sont en outre reconnues comme des partenaires à part entière (…) Les grands organismes de recherche gèrent, avec les universités, des laboratoires mixtes ou contractent avec leurs laboratoires propres. Il faut préciser le rôle de ces partenaires ». Ce qui permettait à la Revue de l’Université de rajouter « Partenaires et financeurs dont les intérêts risquent de bousculer les principes d’équité et de gratuité de l’Université ». Voyons plus précisément de quoi il s’agit.
Le mode de financement des universités, et plus généralement de l’enseignement supérieur, décrite dans l’article 41 de la loi Savary du 26 janvier 1984, ne s’étend pas sur les modalités précises de ce financement. Tout juste se borne-t-elle à indiquer que « les établissements publics à caractère scientifique, culturel et professionnel peuvent disposer des ressources provenant des legs, donations et fondations, rémunérations de services, fonds de concours, participation des employeurs au financement des premières formations technologiques et professionnelles et subventions diverses (…). Ils peuvent recevoir des subventions d’équipement et de fonctionnement des régions, départements et communes et de leurs groupements ». Cette liste de financeurs potentiels officialise la volonté de désengagement financier de l’Etat, latent depuis les années 1970. A côté de la dotation globale de fonctionnement (DGF, calculée selon un ensemble de critères théoriques, variant selon le type d’établissement et attribuée chaque année), les universités peuvent ainsi signer un contrat quadriennal avec l’Etat et recevoir des moyens (5 à 10 % de la DGF) pour la recherche, la formation et la documentation. Depuis 1989, 128 universités et écoles ont opté pour cette contractualisation (le fait de signer un contrat quadriennal, énoncé dans l’article 20 de la loi Savary).
Face aux subventions de l’Etat, dont il faut renégocier le montant chaque année, les universités développent de plus en plus leurs ressources propres. Si l’on exclue les rémunérations de personnel, qui sont intégralement assurées par l’Etat, la part de ce « budget personnel » varie considérablement dans les comptes des universités. En 1993, si Montpellier III ne dépassait pas 17 % d’auto-financement, Strasbourg I se finançait à 72 %. « Vente » de formation continue, d’activités de recherche, ponction supplémentaires sur les droits d’inscription (les fameux « frais illégaux »), ponction sur le prix des photocopies et des fascicules, demande accrue de financement des collectivités locales et territoriales… Tous les moyens sont bons pour accroître sa marge de manœuvre financière. Selon que l’on pense comme nous que l’Université est un service public mis en place par la collectivité pour le bien collectif ou qu’il s’agit, comme l’indiquent certains, « d’entreprises qui rendent des services commerciaux » (Jean-Claude Eischer et Thierry Chevallier, Repenser le financement de l’éducation post-obligatoire, Perspectives, XXI, n°2, 1991), la ligne à suivre sera différente.
Si les entreprises cherchent à pénétrer sans arrêt plus avant dans le contenu des diplômes et le financement des universités, les collectivités territoriales l’ont déjà fait depuis longtemps. En tête, ce sont les régions (financement de l’ordre de 3,9 %), dont la contribution a été particulièrement sollicitée avec l’instauration du plan Université 2000, au début des années 1990. En 1998, Jean-Pierre Cabrol, président de l’association des antennes universitaires délocalisées, indiquait : « C’est une opportunité pour les universités de développer des formations intégrées dans un environnement local et pertinentes par rapport au tissu industriel local ».
LA TRANSFORMATION DES MISSIONS DE LA RECHERCHE
Les universités recréées à la fin du XIXe siècle étaient vouées, ainsi que nous l'avons dit, à l'enseignement et aux « recherches savantes » et, dans l'esprit de leurs promoteurs, ce n'était pas un vœux pieu. En fait, au début de la III° République et à l'exception de Paris où la concentration des moyens intellectuels de toute nature vivifiait la recherche dans l'Université et lui permettait de détenir un quasi-monopole de la soutenance des thèses, la plupart des facultés ne disposaient pas des laboratoires, bibliothèques ou collections ni des moyens en hommes qui leur eussent permis d'organiser des recherches.
Un effort financier important fut donc engagé entre 1880 et 1914 pour doter les universités des équipements nécessaires, à la fois à l'accueil des étudiants et aux travaux de recherche. La plupart des locaux universitaires existant en 1949 dataient de cette époque, la nouvelle Sorbonne symbolisant ce renouveau matériel ; en même temps, la multiplication et la diversification des chaires et le recrutement de leur titulaire selon des critères scientifiques élevés allaient donner à l'ensemble des facultés les moyens humains correspondants ; les établissements universitaires sont devenus, à la fin du XIX° siècle, avec les grands établissements créés sous la royauté, le sanctuaire des découvertes scientifiques françaises. En 1901, la création d'une Caisse des recherches scientifiques a constitué une première forme d'aide aux laboratoires pour l'achat de matériels et le financement des publications.
En 1930, la politique de développement de la recherche scientifique s'est orientée vers le recrutement de chercheurs à temps plein, financé par une nouvelle Caisse nationale des sciences, laquelle fut fusionnée en 1935 avec celle de 1901 sous le nom de Caisse nationale de la recherche scientifique. Pour préparer l'effort de guerre, un décret-loi du 19 octobre 1939 a transformé cette caisse en un Centre national de la recherche scientifique (CNRS) qui absorba le Centre national des recherches scientifiques appliquées (CNRSA), créé en 1936 et issu de la Direction des recherches industrielles et des inventions, créée en 1919.
Le CNRS, institué au sein du ministère de l'Education nationale, a pris un essor décisif après la Libération ; il est devenu rapidement un puissant outil de recherche fondamentale, que les gouvernements n'ont eu de cesse de tourner vers la recherche appliquée. Le nombre de ses chercheurs à temps plein est passé de 2.000 en 1950 à plus de 10.000 en 1986, soit presque le quart des effectifs des enseignants-chercheurs universitaires. La complexité croissante des sciences ont servi de prétexte aux gouvernements des années 1950 pour mettre en place des organismes de contrôle de la recherche. Sous la IV° République, fut créé un Conseil supérieur de la recherche scientifique et du progrès technique placé auprès d'un secrétariat d'Etat à la recherche scientifique ; la V° République, à ses débuts, a mis en place une Délégation générale à la recherche scientifique et technique placée auprès du Premier ministre, chargée de préparer par ses rapports les travaux d'un Comité interministériel de la recherche scientifique et technique. Ces structures ont évolué progressivement vers la création, en 1981, d'un ministère de la recherche scientifique et de la Technologie, qui s'occupent principalement d'identifier la « stratégie nationale de la recherche » et de financer les laboratoires « rentables économiquement ».23:56 Publié dans Bases fondamentales du syndicalisme étudiant | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
BFSE - histoire du mouvement étudiant
V : Brève histoire du mouvement étudiant
Au Moyen-Âge, les étudiants se regroupaient en « nations », confluent informel reflétant la solidarité et l'identité de leurs membres. Les différentes nations se devaient un respect mutuel, sous peine d'affrontements parfois violents. Il ne s'agissait pas d'associations à proprement parler, même si l'esprit de groupe en était la base : les nations n'ont en fait jamais été officialisées, puisque les statuts de l'Université de 1329 interdisaient tout regroupement d'étudiants. Les nations étaient elles-mêmes regroupées au sein d'alliances : on distinguait, au XVI° siècle, l'Alliance du Languedoc (Provence, Languedoc, Gascogne), l'Alliance de France (réunion disparate des régions non membres de l'Alliance du Languedoc) et l'Alliance d'Espagne. Les deux premières se sont d'ailleurs liguées contre la troisième, jusqu'à la faire disparaître, suite à l'assassinat de son Prieur. Bien réelles malgré les interdictions, les nations amènent le pouvoir à réagir pour faire respecter le droit. L'ordonnance royale de Marillac de janvier 1629 rappelle aux universités l'illégalité des nations. Elle est suivie par deux arrêts du Parlement de Toulouse, en 1649 et 1679, qui rappellent l'interdiction des Prieurs de nations. Leur dépérissement commence à cette époque, et l'on devra attendre bien longtemps avant de voir renaître l'esprit collectif chez les étudiants.
LES BALBUTIEMENTS DE L'ORGANISATION MODERNE
La Révolution, l'Empire et la Restauration avaient chacun relevé chez les étudiants leur propension à s'agiter. Or, il n'est rien de plus menaçant pour un régime qu'une agitation qui s'organise. Les règlements successifs décourageaient donc les initiatives collectives des étudiants. Malgré ces contraintes, le premier cercle d'étudiants apparaît à Toulouse en 1837 : cette année-là, dix étudiants forment la première conférence toulousaine de la Société Saint Vincent de Paul. L'héritage spirituel explique la forme religieuse des premières unions étudiantes, et leur développement tout au long du XIX° siècle dans les villes universitaires de France. La tendance est telle que, en 1877, le ministre de l'Instruction publique rédige une circulaire à l'intention des facultés afin de recenser les « clubs d'étudiants ».
En 1883, les facultés et les conseils académiques se prononcent, à la demande du ministère, sur les réformes de la réglementation à envisager. Elles font pour la plupart état de la nécessité d'abroger les règlements interdisant aux étudiants de s'associer sans autorisation et d'agir en nom collectif. Ipso facto, cette disposition n'apparaît pas dans le décret du 30 juillet 1883 relatif au régime des établissements d'enseignement supérieur ; elle ne fait pourtant qu'entériner une situation déjà très avancée puisque la première Association Générale d'Etudiants (AGE) avait été créée en 1878 à Lille (AGEL). La réaction des étudiants ne se fait pas attendre longtemps : au cours des vingt années suivantes, beaucoup d'autres AGE verront le jour, parmi lesquelles on peut noter l'AGEP (Paris, 1884), l'AGEN (Nancy, 1884), l'AGET (Toulouse, 1886) et l'AGEM (Montpellier, 1889). Cette dernière est fondée pour « resserrer les liens de solidarité et établir un centre de relations amicales entre tous les membres, prendre en mains les intérêts légitimes des étudiants, provoquer et organiser des œuvres de bienfaisance ». L'AGEM développe progressivement un ensemble d'activités, tout en rassurant autorités et familles en excluant la présence de femmes (sauf pendant les bals), de jeu d'argent et de discussions à caractère politique ou religieux. A l'occasion, l'AGE prend position sur des problèmes concernant les étudiants : en 1890, elle dénonce le rétablissement des droits d'inscription ; en 1896, elle demande que la licence en droit soit un diplôme suffisant pour justifier l'exemption du service militaire.
Des tentatives de création de structures concurrentes avortent régulièrement : à Toulouse, il est un temps question d'une Union Générale des Etudiants de Toulouse ou de l'Union Fraternelle. L'AGE reste cependant l'organisation principale, et connaît son apogée dans les années 1890, avec 500 adhérents en 1895. Elle lance une revue mensuelle en 1891, L'Association des Etudiants. D'autres associations, de toute autre vocation, apparaissent épisodiquement, telles le Cercle Lacordaire en 1894, club d'étudiants catholiques, ou la Conférence de Saint-Louis, qui lui succède. Les étudiants socialistes s'organisent aussi, et multiplient leurs réunions. Une Ligue Républicaine, formée par des adversaires des conservateurs monarchistes et cléricaux, est fondée en 1898 (Aix, Montpellier, Toulouse).
A l'approche de la fin du XIX° siècle, les AGE rencontrent des difficultés financières que les Conseils universitaires aident à surmonter (les cotisations ne sont pas obligatoires). Ceux-ci subordonnent néanmoins leur intervention bienveillante à sept critères auxquels les AGE doivent se soumettre : compter au moins vingt membres, être dotées de statuts, les faire approuver aux Conseils d'universités, avoir un local fixe, bénéficier de cotisations versées par les membres, avoir des objectifs moraux, intellectuels, artistiques (et surtout pas politiques), avoir été créées et être administrées par des étudiants. Toutes les AGE de France sont alors, jusqu'aux alentours de 1906, des corporations au sens moderne que nous donnons à ce terme.
C'est à cette époque que commencent à apparaître au sein des AGE des « Syndicats » (Syndicat des Etudiants en Droit, Toulouse 1909 ; Syndicat des Etudiants Parisiens, 1910 ; Syndicat des Etudiants Normands, Rouen, 1910…). En effet, les AGE se préoccupent beaucoup de fêtes et de distractions, mais bien peu des intérêts matériels et moraux des étudiants. Prenant acte de telles revendications, les étudiants des corpos réagissent en lançant aux alentours de 1910 des journaux du type de celui de Montpellier : « L'Etudiant, journal indépendant, organe hebdomadaire de la solidarité corporative », dont l'objet se concentre sur la défense des intérêts moraux et matériels des étudiants, mais filière par filière, en application de l'esprit corporatiste.
En 1907 à Lille, de nombreuses AGE se fédèrent en fondant l'Union Nationale des Etudiants de France (UNEF). Mais les efforts entrepris dans le domaine syndical n'ont que peu de prise sur la grande majorité des étudiants, dont la quasi-totalité ignore l'existence même de l'UNEF (parfois nommée UNAGEF, Union Nationale des Associations Générales d'Etudiants de France). L’UNEF restera une organisation assez petite et assez éloignée de la notion moderne de syndicalisme jusqu'à la Libération. Cet état de fait tient surtout à la composition du milieu étudiant, très réduit et aisé (50.000 étudiants en 1922).
Les AGE « corpos » resteront longtemps bien plus puissantes et numériquement nombreuses que l'UNEF « syndicat », dont l'existence restera en pointillé. Entre le début des années 20 et le milieu des années 30, les différentes sections corporatives se mettent à gérer beaucoup d'activités : maisons des étudiants, aide sociale, comité de patronage des étudiants, Office de placement, Office de renseignement et d'orientation professionnelle, Office des livres, Office de réductions, services de presse, bals, banquets…
LA PREMIERE TRANSFORMATION DE L'UNEF
L'arrivée au pouvoir du Front Populaire suscitera les premières divergences dans les AGE, entre partisans et opposants à sa politique. La politisation des associations commence alors vraiment et l'UNEF s’orientera peu à peu dans la voie du syndicalisme. L’une des principales raisons du changement graduel de cap de l’UNEF (outre les raisons liées à l’accentuation de la tension sociale) tient au développement des Œuvres universitaires. Jean Zay (ministre de l’Education nationale en 1936) mettra en place le Comité supérieur des œuvres (qui deviendra plus tard le CNOUS), à la tête duquel il nomme Alfred Rosier, son chef de cabinet, ancien président d’AGE et vice-président de l’UNEF.
Au cours de l’entre deux guerres, un discours sur l’étudiant pauvre commence à apparaître. On peut ainsi lire dans la revue de l’AGE d’Angers, Angers Etudiant, en 1936 : « Les conditions d’existence ont changé pour l’étudiant. L’encombrement des facultés, la surcharge des programmes, la difficulté d’utilisation des diplômes, les conditions d’existence souvent incertaines et parfois pénibles constituent les mêmes éléments d’un problème nouveau qui se pose à tous les étudiants ». Jusqu’ici, les bourses d’étudiants les plus pauvres étaient essentiellement assurées par les caisses de secours des associations étudiantes. Ces caisses de secours et un certain nombre d’infrastructures d’hébergement et de restauration étaient financées grâce à des fonds privés. Ces initiatives locales sont dans l’incapacité d’accompagner l’augmentation du nombre d’étudiants et la crise économique. En l’absence d’une politique publique d’aide sociale aux étudiants, on assiste alors à une augmentation du nombre d’étudiants dans le besoin. L’année 1935 voit la généralisation à l’ensemble des étudiants des difficultés rencontrées jusqu’ici par une minorité d’entre eux.
L’augmentation des droits universitaires lors de la rentrée 1935 touche tous les étudiants. Cette mesure suscite le lancement par l’UNEF d’un mot d’ordre de grève générale les 11 et 12 février 1936. Il s’agit du premier mot d’ordre du genre, même si le mot de grève est prononcé depuis le congrès de 1907. L’annonce de cette grève est acclamée avec enthousiasme par les étudiants, avant que cette grève ne soit décommandée par le bureau national, après la constitution d’une commission ministérielle où son secrétaire général représente tous les étudiants du pays. Lors du congrès de l’UNEF qui se tient à Nancy du 13 au 19 avril 1936, une forte minorité reproche au bureau national d’avoir accepté de transiger, et refuse d’approuver le rapport du secrétaire général : la majorité ne sera acquise que par 82 voix contre 51.
La principale particularité de l’UNEF de ces années-là tient dans la bipolarisation de ses tendances. Les tenants d’une direction plus syndicale cherchent à attiser l’esprit revendicatif qui s’est développé dans les universités. Ils mettent en avant des revendications qui dépassent le corporatisme, comme la baisse des droits d’inscription et l’extension des possibilités d’exonération (car elles reviennent à favoriser l’augmentation du nombre des étudiants, par un élargissement social du recrutement). Ils prônent l’utilisation de la grève comme moyen d’action. Cette orientation est encore minoritaire au congrès de 1936. Le congrès qui se réunit à Vichy du 26 mars au 4 avril 1937 est celui du changement profond de ligne d’action. Dans l’année qui suit, l’Union Nationale des Etudiants de France opère un recentrage de son orientation autour de l’aide sociale.
La médecine préventive universitaire est instituée, faute de pouvoir mettre en place la caisse des malades, c’est-à-dire la sécurité sociale revendiquée dès la fin des années 20. Le Bureau universitaire des statistiques (qui deviendra l’OVE en 1985) étend ses activités, l’Office du sport universitaire prend une dimension nouvelle. Les restaurants universitaires sont subventionnés au pro rata du nombre de repas servis. Enfin, il y a reconnaissance d’un fait important au niveau syndical : à travers la mise en place des Œuvres, les étudiants sont représentés pour la première fois au niveau ministériel. L’UNEF s’institutionnalise, ce qui va modifier en profondeur la physionomie de l’organisation en renforçant le rôle de sa direction nationale. C’est en resserrant son orientation autour des questions d’aide sociale qui transcendent les disciplines et les contingences géographiques, qu’une véritable union nationale syndicale tend à se substituer à la fédération d’associations corporatives fondée à Lille trente ans plus tôt.
L'UNEF SOUS L'OCCUPATION
A la fin de l’été 1939, avant de rejoindre leurs centres de mobilisation, les membres du bureau national de l’UNEF chargent un de ses vice-présidents, que n’appelle pour le moment aucune obligation militaire, de s’occuper des Œuvres. Ils se déplacent donc en 1939 en Indre et Loire, l’UNEF déménageant dans le même temps.
La période de l’Occupation est assez peu claire, selon que l’on se base sur le rôle des présidents de l’UNEF dans la France de Vichy, sur celui des membres du bureau national qui sont éloignés les uns des autres ou sur celui des textes de Congrès. Si l’UNEF vote le numerus clausus en 1941 contre les étudiants juifs, elle vote aussi en 1943 des appels dans ses textes de congrès que l’on peut qualifier d’implicites en faveur de la Résistance. L’AGE de Montpellier est pétainiste jusqu’en 1944, celle de Grenoble accueille le maréchal Pétain en animant une émission de radio, mais on sait que par la suite ils participeront à la Résistance. La situation est totalement différente en zone nord et en zone sud. Au début de la guerre, en zone sud, il y a l’aspect Pétain-bouclier, dont parle souvent les historiens. En zone nord, la question est totalement différente : les étudiants de Rouen écrivent, au tout début de l’Occupation en octobre 1940, au responsable de la zone nord pour l’UNEF, en se plaignant de la privation de liberté et prônent la lutte contre l’occupant nazi. Le maréchal Pétain interdit tous les syndicats qu'il remplace par des Corporations Françaises à sa dévotion, excepté pour l'UNEF qui reste en l'état et dont la direction nationale officielle collabore vaguement.
LA CHARTE DE GRENOBLE
C'est véritablement à la Libération que l'UNEF cesse d'être une organisation corporatiste pour devenir une union syndicale. Après que l'ancienne direction eut été démissionnée, une nouvelle direction, plus à gauche, arrive aux commandes. S'inspirant de la Charte d'Amiens de 1906, la Charte de Grenoble (1946) définit l'étudiant comme un « jeune travailleur intellectuel » et l'UNEF comme un syndicat. Ce texte revêt une importance très considérable dans l’histoire du mouvement étudiant, parce qu’il ramène celui-ci du côté du mouvement ouvrier et du combat pour l’émancipation.
Préambule :
Les représentants des étudiants français, légalement réunis au Congrès national à Grenoble le 24 avril 1946, conscients de la valeur historique de l’époque ;
Où l’Union française élabore la nouvelle déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ;
Où s’édifie le Statut pacifique des Nations ;
Où le monde du travail et de la jeunesse dégage les bases d’une révolution économique et sociale au service de l’homme ;
Affirment leur volonté de participer à l’effort unanime de reconstruction,
Fidèles aux buts traditionnels poursuivis par la jeunesse étudiante française lorsqu’elle était à la plus haute conscience de sa mission,
Fidèles à l’exemple des meilleurs d’entre eux, morts dans la lutte du peuple français pour sa liberté,
Constatant le caractère périmé des institutions qui les régissent,
Déclarent vouloir se placer, comme ils l’ont fait si souvent au cours de notre Histoire, à l’avant-garde de la jeunesse française, en définissant comme bases de leurs tâches et de leurs revendications les principes suivants :
Article 1 : L’étudiant est un jeune travailleur intellectuel.
Droits et devoirs de l'étudiant en tant que jeune :
Article 2 : En tant que jeune l’étudiant a droit à une prévoyance sociale particulière, dans les domaines physique, intellectuel et moral.
Article 3 : En tant que jeune l’étudiant a le devoir de s’intégrer à l’ensemble de la jeunesse mondiale.
Droits et devoirs de l'étudiant en tant que travailleur :
Article 4 : En tant que travailleur, l’étudiant a droit au travail et au repos dans les meilleures conditions et dans l’indépendance matérielle, tant personnelle que sociale, garanties par le libre exercice des droits syndicaux.
Article 5 : En tant que travailleur, l’étudiant a le devoir d’acquérir la meilleure compétence technique.
Droits et devoirs de l'étudiant en tant qu'intellectuel :
Article 6 : En tant qu’intellectuel, l’étudiant a le droit à la recherche de la vérité et à la liberté qui en est la condition première.
Article 7 : En tant qu’intellectuel, l’étudiant a le devoir :
De définir, propager et défendre la vérité, ce qui implique le devoir de faire partager et progresser la culture et de dégager le sens de l’Histoire.
De défendre la liberté contre toute oppression, ce qui, pour l’intellectuel, constitue la mission la plus sacrée.
L'AFFIRMATION DU SYNDICALIME ETUDIANT
Sur fond de décolonisation, l'UNEF va progressivement affirmer sa position de représentant du monde étudiant face aux pouvoirs publics. Un parcours émaillé de batailles entre « minos » (sociaux-démocrates, staliniens, chrétiens progressistes, trotskistes) et « majos » (corporatistes), qui reste celui des années de la « grande UNEF ».
De la guerre froide au plan Marshall, des mouvements de libération nationale à la décolonisation, l'atmosphère change et cède la place aux affrontements verbaux, aux combats idéologiques et aux batailles de pouvoir, avec en arrière-plan (certes lointain géographiquement) les guerres coloniales et plus particulièrement la guerre d'Indochine qui durera huit ans (de 1946 aux accords de Genève signés en 1954) et sera suivie par le lourd conflit algérien. Prise dans le mouvement des événements, touchée par les guerres et les mobilisations induites (dès novembre 1950, le service national est porté de douze à dix-huit mois en raison de la tension internationale), l'UNEF va réagir et entamer une transformation et une longue maturation, scandées par les débats et les échanges, pas seulement de mots, entre ceux qui prendront le nom de « minos » et les autres, les « majos ». Pourtant, le point d'achoppement trouve moins son origine dans la situation intérieure de l'UNEF (question du corporatisme opposée au syndicalisme) que dans les événements internationaux.
Un petit retour en arrière : en 1946, l'UNEF participe à la création de l'Union Internationale des Etudiants (UIE), installée à Prague. Progressivement, cette union évolue et devient totalement inféodée à l’URSS. Au congrès de Nice (1948), puis au Congrès du Touquet (1949), les AGE « corporatistes » vont voter pour la désaffiliation de l'UIE : un vote qui accroît le fossé séparant les dirigeants de l'UNEF et les AGE corporatistes fortes dans le Midi et l'Afrique du Nord. Celles-ci ne pourront empêcher l'adoption d'une déclaration préparée par l'AGE de Lyon, qui vise à appliquer au domaine colonial les principes de la charte de Grenoble. Un texte qui marque les premiers pas de l'UNEF vers son engagement anticolonial, et qu'il faut replacer dans un contexte où une telle position était assez audacieuse, si l'on songe à celles des partis politiques de gauche et de droite et même des forces syndicales. Voici le texte de cette charte :
Les représentants des étudiants français, légalement réunis en congrès national à Arcachon, Ayant pris connaissance :
1) Des insuffisances de l'apport de la France métropolitaine du double point de vue de la préservation de la santé et du développement de l'éducation et de la culture dans les pays d'outre-mer (sans méconnaître pour autant les réalisations, tant individuelles que nationales).
2) Des promesses d'émancipation faites au lendemain de la Libération aux populations d'outre-mer et de la façon imparfaite dont elles ont été tenues jusqu'à maintenant.
Estimant que la crise actuelle de l'Union française peut être attribuée à la fois à la rapide prise de conscience nationale des populations d'outre-mer au cours de la guerre et au retard, tant dans l'esprit que dans les faits, apporté par la France à la compréhension de ces données nouvelles.
Déclarent que l'application des principes énoncés dans la charte de Grenoble implique, à l'époque actuelle, des devoirs particulièrement impérieux pour les étudiants de l'Union française à l'égard de ceux d'entre eux qui sont originaires d'outre-mer :
1) Le devoir de tout faire pour aider les étudiants d'outre-mer dans l'exercice des droits que leur reconnaît la charte de Grenoble :
a) droit de se placer à l'avant-garde de la jeunesse de leur pays d'origine,
b) droit d'acquérir la meilleure compétence technique au service de leur pays d'origine,
c) droit de rechercher et défendre la vérité et la liberté contre toute oppression, comme c'est leur devoir d'intellectuels.
2) Le devoir de reconnaître la mission des étudiants d'outre-mer qui est de participer aux efforts de leur pays pour leur émancipation dans le cadre de l'Union française.
3) Devoir de les aider dans l'accomplissement de ces tâches nouvelles; restant ainsi fidèles aux buts traditionnels de la jeunesse étudiante française pour qui la défense de la liberté contre toute oppression constitue la tâche la plus sacrée et persuadés qu'ainsi ils défendent le prestige traditionnel et les véritables intérêts de la France
Dès lors les AGE et l'UNEF, ces droits et devoirs s'exerçant dans le cadre de l'Union française en conformité avec la Constitution de 1946 (et seulement dans ce cas),
S'engagent :
1) à appuyer de toutes leurs forces les aspirations et revendications des étudiants d'outre-mer entrant dans le cadre des droits ci-dessus définis.
2) à exiger de leur côté, aussi fermement qu'ils le font sur le plan métropolitain, l'application, sur la totalité du territoire de l'Union française, de leur programme syndical, en particulier :
a) démocratisation de l'enseignement sur les bases de : non discrimination raciale, politique ou confessionnelle, élimination du critère social pour l'accès à l'université ;
b) développement de l'éducation et propagation de la culture, lutte contre l'analphabétisme, développement de l'enseignement primaire et secondaire, création d'universités indigènes, égalité des diplômes délivrés par les universités de la métropole et d'outre-mer, non-discrimination, en particulier raciale, dans l'attribution des postes sur titres, réhabilitation et promotion des langues et cultures nationales ;
c) amélioration des facteurs qui conditionnent ce développement, à savoir : développement de l'organisation sanitaire, accession des citoyens d'outre-mer à un niveau de vie leur permettant de bénéficier de cet effort culturel, suppression de toute entrave à la liberté et dès maintenant arrêt de toute répression à l'occasion de l'exercice des droits ci-dessus définis.
Ce document est à la fois l'expression d'une volonté des « minos » de prendre partie, mais aussi la traduction de leur opposition aux « majos » qui souhaitent cantonner leur action à l'université au nom d'un apolitisme de principe. Pour François Borella et Michel de la Fournière, auteurs de l'ouvrage intitulé Le Syndicalisme étudiant : « Au-delà du désarroi international, la coupure est beaucoup plus profonde. Ce qu'on va appeler la "majorité" veut instaurer à l'UNEF une gestion tranquille des avantages acquis. Elle n'adhère à la nouvelle ligne syndicale que du bout des lèvres et ce qu'elle désire, sans trop oser l'avouer, c'est un retour au corporatisme d'avant-guerre (…) Certes un excellent travail technique est accompli sur certains points : (…) Lorsque la sécurité sociale est menacée, l'UNEF réagit en février 1951 par une grève qui obtient un plein succès… (…) En novembre 1952, une grève ordonnée à propos du plan Le Gorgeu, relatif à l'équipement scolaire et universitaire, est annulée sur une simple promesse ministérielle – non tenue d'ailleurs. La mentalité générale est au ménagement du pouvoir, à la défiance à l'égard des principes de Grenoble, le but étant mal masqué par un anticommunisme virulent et infantile ».
Pourtant, face aux « majos » qui s'assoupissent, les « minos » s'organisent. Regroupés autour de quelques AGE de province fortes et structurées, telles Lyon, Grenoble, Strasbourg, Caen et Montpellier, les minoritaires entament une longue marche qui les mènera au contrôle du bureau, du Conseil d'administration et de la présidence. Première étape, en juillet 1953 (pendant la grève générale) est élu un nouveau bureau à participation minoritaire. L'année sera revendicative : grève en décembre 1953 et mars 1954 à propos du budget de l'Education nationale. Aux congrès de Toulouse (1954), de Nice (1955) où la minorité faillit devenir majorité à quelques voix, à celui de Strasbourg (1956), les « minos » ne cessent d'accroître leur audience. Même sur les questions internationales, la prise en compte des idées des « minos » fait son chemin. A Strasbourg, la reprise des relations techniques avec l'UIE est votée.
Ultime étape de la minorité, durant neuf mois de crise (d'octobre 1955 à juin 1956) l'UNEF « majo » dirige avec difficulté. Expression de ce malaise, la valse des présidents de 1955 à 1956, trois de suite. Le navire sans capitaine est à prendre. Après un patient travail de constitution et d'appui dans les AGE, les « minos » s'apprêtent à prendre les rênes d'une UNEF qui pèse environ 80.000 adhérents, soit la moitié des étudiants de France ! Après diverses péripéties et rebondissements, un bureau homogène est élu le 1er juillet 1956. Les « minos » ont leur victoire. Ils contrôlent l'UNEF. Après une certaine agitation, conséquence du changement, toutes les AGE reconnaissent la nouvelle direction, à l'exception de celle d'Alger qui se met hors de l’organisation. Cette décision souligne la dureté des relations, l'importance des enjeux et les positions extrêmes qui, au sens propre et au sens figuré, s'affrontent.
LA GUERRE D'ALGERIE ET LE CREUSEMENT DU FOSSE ENTRE LES TENDANCES
Jusqu'en 1956, malgré une direction nationale qui se définit elle-même comme « gestionnaire et apolitique », l'UNEF se renforce de tous les éléments jeunes issus de la Résistance, principalement des membres de la Jeunesse Communiste (organisation de jeunesse du PCF) et recrute de manière considérable grâce aux différents mouvements de grève de 1947 et 1948 (grève contre le relèvement du prix des droits universitaires et pour la création d'une sécurité sociale étudiante). Ce mouvement de construction provient aussi de la transformation du milieu étudiant, qui devient plus nombreux, moins aisé et beaucoup plus marqué par les idées de lutte.
Depuis 1953, les « événements » s'accélèrent en Algérie. Il ne s'agit plus de tensions, mais d'une guerre larvée et ouverte à la fois. Deux phénomènes au moins expliquent l'importance de la question pour l'UNEF. Tout d'abord, un véritable problème de conscience : nationale pour les uns, il faut sauvegarder l'intégrité territoriale de la France, historique et politique pour les autres, il faut admettre le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ; au résultat, une conscience politique différente, fondamentalement opposée et antagoniste, qui ne pouvait que se traduire par la violence des affrontements et par la tendance à la scission. Mais si l'UNEF s'est trouvée ainsi au centre du conflit algérien, c'est aussi en raison de sa double nature, à la fois intellectuelle et jeune. Se côtoient alors à l'UNEF les futurs cadres, les futurs chefs de la nation ; ce statut ne pouvait qu'induire une volonté de peser sur un avenir à construire.
Parallèlement, en septembre et octobre 1955, à un an du début du conflit, la jeunesse dans son ensemble est touchée par la guerre. Dès le 24 août 1955, « en raison de l'aggravation de la situation en Algérie », le gouvernement ordonne le rappel de la quatrième fraction de la classe 1952 et de la première de la classe 1953. Le 29 août, les militaires du contingent de 1954 sont maintenus sous les drapeaux. Le 8 mai 1956, c'est le rappel des contingents de la deuxième fraction de la classe 1952 ; 75.000 hommes (dont plus de 18.000 étudiants) sont concernés. Le 27 février 1957, le gouvernement précise que la durée légale du service militaire demeure limitée à 18 mois, mais qu'en raison de la guerre d'Algérie elle est portée à 30 mois !
Tous les ingrédients d'une exacerbation des positions sont là. L'AGE de Grenoble adopte en mars 1956 un texte reconnaissant « le droit des Algériens à la liberté nationale ». A Paris comme à Toulouse, on se heurte au nom de l'Algérie française d'un côté, de l'anticolonialisme de l'autre. Les facultés deviennent des terrains de bataille. En mars, l'université d'Alger est aux mains des ultra-droites. Parallèlement, l'UGEMA (Union générale des étudiants musulmans algériens), lors de son 2e Congrès à Paris (24-30 mars 1956), demande « la proclamation de l'indépendance de l'Algérie, la libération de tous les patriotes emprisonnés, et des négociations avec le Front de Libération Nationale ». Inversement, l'AGE d'Alger s'engage dans l'activisme d'extrême-droite qui la mènera du coup de force de mai 1958 aux barricades de janvier 1960. Le président de cette AGE, Lagaillarde, en tenue de parachutiste flambant neuve, enfoncera au volant d'un camion les grilles du gouvernement général à Alger, le 13 mai 1958. La scission entre ce qui deviendra les Corporations et les organisations de droite d'un côté et les syndicats étudiants de l'autre est en train de se consommer.
LA PREMIERE GRANDE SCISSION
Le 21 avril 1957 s'ouvre à Paris le 46e Congrès de l'UNEF. L'atmosphère est explosive. D'abord parce que depuis plusieurs mois, la répression gouvernementale s'abat avec régularité : interdiction de la traditionnelle journée anticolonialiste du 21 février, emprisonnement de centaines de jeunes militants politiques travaillant pour la cause algérienne… Autre élément qui ne peut qu'attiser les passions : les témoignages de torture à Alger. Enfin, rejetant une longue et ancienne tradition d'accueil, le président du Conseil municipal de Paris refuse de recevoir le bureau de l'UNEF. En revanche, il accueille l’AGE d'Alger, en rupture avec le bureau national depuis 1956. Les AGE « majos » semblent retrouver de la force : langues orientales, Paris-Sciences, le Cartel des arts, HEC, Paris-pharmacie, Aix, Dijon, Nantes désavouent la direction de l'UNEF. L'AGE d'Alger force les portes du Congrès : tracts, injures et coups pleuvent ; Jean-Marie Le Pen (ancien membre de l’UNEF) est venu en renfort en uniforme d'officier parachutiste.
Lorsque vient à l'ordre du jour le rapport de la commission outre-mer, les AGE « majos » souhaitent entendre la position de l'AGE d'Alger. Les mots témoignent de l’exacerbation de la réaction de la tendance pro-Algérie française, ils démontrent s'il en était besoin l'existence de deux entités inconciliables au sein de l'UNEF : « En Algérie, la France mène une guerre contre la sécession de douze départements français… La rébellion est le fait de condamnés de droit commun… et d'intellectuels en proie au délire panislamiste oriental… Nous souhaiterions que l'UNEF… ne vienne pas ajouter elle aussi sa pierre au dossier de la trahison ». Le bureau national propose l'envoi d'une lettre au président Coty, qui sera refusée, puis le vote d’une motion, qui sera adoptée :
« Le 46e congrès de l'UNEF,
Soucieux de maintenir l'amitié et le dialogue entre les étudiants de France et les étudiants d'outre-mer, tenant pour légitime la revendication des étudiants d'outre-mer de voir leurs peuples s'administrer eux-mêmes et gérer démocratiquement leurs propres affaires,
Estimant que les liens qui doivent unir la France et les peuples d'outre-mer ne sauraient être que librement consentis, et non obtenus par la force,
Considérant le rôle spécifique qui doit être celui de l'UNEF dans le phénomène historique de décolonisation,
Estime que ce rôle implique les cinq tâches suivantes :
Combattre le racisme sous toutes ses formes,
Défendre et respecter les libertés d'opinion et d'expression des étudiants d'outre-mer,
Entretenir avec les étudiants d'outre-mer une collaboration fondée sur une stricte égalité,
Apporter son soutien pour la satisfaction de leurs revendications syndicales,
Informer les étudiants sur les problèmes concernant les étudiants d'outre-mer particulièrement dans le domaine de l'enseignement et de la culture,
Lutter conjointement pour le libre établissement des cultures autochtones dans les pays d'outre-mer et pour le maintien de la culture française dans les pays ayant obtenu leur émancipation ».
Cette motion est bien peu radicale, mais la cause est entendue : dix-sept AGE « majos » (dont Aix, Bordeaux, Paris-droit…) annoncent leur retrait de l'UNEF. Quatre AGE « majos » restent dans l'UNEF ; il s'agit de Paris-Sciences, langues orientales, Lille et Angers. L'UNEF regroupe alors 42 associations étudiantes sur les 59 existantes.
LA NAISSANCE DU MEF
Le 15 mai 1957, les statuts du MEF sont déposés. Le 21 mai 1957, le gouvernement Mollet est renversé. Malgré les appuis de Robert Lacoste et de Jacques Chaban-Delmas, le MEF, qui regroupe huit des dix-sept AGE scissionnaires, reste isolé. L’UNEF convoque le 2 juin 1957 une Assemblée Générale extraordinaire pour envisager une possible réunification du MEF avec l'UNEF. Pressés par le Haut commissaire à la jeunesse et aux sports, Maurice Herzog, qui refuse de recevoir les dirigeants du MEF, les scissionnaires retourneront à la maison commune lors du congrès de Lyon en 1959. A Marseille, en avril 1958, l'UNEF réunit son 47e Congrès. 1958, année clef de la guerre d'indépendance, a vu la dissolution de l'Union Générale des Etudiants Musulmans Algériens (UGEMA) pour « collusion avec le FLN ». Pour préserver la possibilité d'une réunification avec le Mouvement des Etudiants de France, le bureau national de l’UNEF impose sans ménagement le retrait de la motion votée sur l'Algérie.
Mais les événements, en cette année 1958, s'emballent ; le 13 mai 1958, face à la situation à Alger, l'UNEF appelle « le gouvernement à défendre les institutions de la République, seule garantie d'un syndicalisme démocratique ». Le nouveau président de l’UNEF G. Danton (membre du Parti Socialiste Unifié) va devoir se situer dans une accélération de l'histoire et prendre en compte la nouvelle donne politique. Les années 1959 à 1962 voient l'engagement de plus en plus actif de l'UNEF sous la pression des faits et avec le renforcement des AGE proches de l'AJS (trotskiste). Ses militants jouent un rôle essentiel dans l'animation des forces syndicales et dans leur union. Remarquons que la naissance et les transformations du mouvement étudiant ne sont souvent pas dues à des forces propres au mouvement étudiant, mais à des causes plus profondes dues à l'accélération de la lutte de classes (guerres mondiales, révolutions nationales, crise économique, grèves générales…).
LA DEUXIEME SCISSION NE FAIT QU'ENTERINER LA PREMIERE
Au Congrès de 1959 (Lyon), le MEF accepte de réintégrer l'UNEF moyennant la promesse que celle-ci sera neutre concernant l'indépendance algérienne. Inutile de dire que cette promesse ne sera pas tenue. En 1960, Dominique Wallon, qui a pris des contact avec le Front de Libération Nationale algérien (FLN) devient président de l'UNEF. En octobre, l'UNEF prend une part active aux manifestations pour la paix en Algérie, puis en février 1962 participera aux manifestations anti-OAS (Organisation Armée Secrète). Les gaullistes tenteront une opposition interne plus vigoureuse que le MEF en créant le Comité de liaison et d'information des étudiants de France (CLIEF). La rupture entre le corporatisme et le syndicalisme est définitivement consommée.
Dès 1961, l'ancienne direction gaulliste quitte l'UNEF pour créer la Fédération nationale des étudiants de France (FNEF). On compte, en 1962, 80.000 adhérents à l'UNEF contre 20.000 à la FNEF. C'est pour « punir » l'UNEF de sa prise de position algérienne, que le gouvernement de Gaulle-Debré soutiendra la scission FNEF. Il lui attribuera d'ailleurs trois sièges au Centre national des oeuvres.
QUERELLES INTERNES
De graves dissensions émaillent désormais le fonctionnement national de l'UNEF. Deux tendances générales s'affrontent. D'un côté le courant traditionnel issu de la tendance « chrétienne progressiste », proche de la CFDT, de l'autre côté les tendances se réclamant, peu ou prou, du mouvement ouvrier : étudiants proches du Parti Socialiste Unifié (PSU - socialiste), étudiants proches de l'Union des Etudiants Communistes (UEC - organisation étudiante du PCF), étudiants proches de l'Alliance des Jeunes pour le Socialisme (AJS, proche du PCI - trotskiste).
Les dissensions porteront principalement sur l'accroissement des aides sociales et sur la participation aux conseils et aux assemblées d'égal à égal avec les enseignants : les chrétiens s'y opposeront. En février 1962, l'UNEF organisera une manifestation pour interdire l'entrée dans la Sorbonne au ministre de l'Education nationale. En mars de la même année, le gouvernement réforme le Conseil National des Œuvres (CNO - ancêtre du CNOUS) et diminue la possibilité de participation des étudiants à sa gestion. Il supprime la subvention de l'UNEF. Privés de « grain à moudre » car le ministère refuse de recevoir l'UNEF et de discuter avec elle des revendications étudiantes (l'UNEF organisera le 19 février 1963 des grèves et des manifestations contre le refus du gouvernement de la recevoir), les militants syndicaux s'orientent de plus en plus vers l'action politique contre le régime gaulliste.
Le plan Fouchet de 1963 proposait de réformer l’Université dans une direction technocratique afin de traiter deux types de population : la masse des futurs cadres moyens de l’enseignement et de l’industrie, engagés dans des cycles courts, et une élite de pointe bénéficiant de cycles longs, débouchant sur la recherche. De 1963 à 1964, de nombreuses manifestations marqueront une opposition forte à cette réforme. Pour la première fois, on voit apparaître un mouvement étudiant de masse ayant pour enjeu l’Université elle-même. Par ailleurs, la politisation de l'UNEF s'accroît chaque jour un peu plus : les JC (Jeunesses Communistes), à laquelle étaient adhérents nombre des dirigeants syndicaux, éclate en 1965/1966. Ces départs donnent naissance à l'UJCML (Union des Jeunesses Communistes Marxistes Léninistes, stalinien-maoïste) et à la JCR (Jeunesses Communistes Révolutionnaires, trotskiste).
La guerre d'Algérie avait montré que les étudiants pouvaient être acteurs, non seulement dans le champ universitaire, mais aussi dans le jeu politique national. Les étudiants, leurs mouvements et leurs organisations, devenaient dès lors un enjeu pour divers forces et partis. Ainsi, privée de plus en plus de l'efficacité de la fonction syndicale (la responsabilité en incombe au gouvernement au premier chef), l'UNEF allait connaître des débats politiques qui ne pouvaient plus se mener au sein des organisations politiques traditionnelles. Le Congrès de Toulouse (avril 1964) verra une coalition socialistes-chrétiens, qui ne permettra pourtant pas d'endiguer la confusion à l'intérieur de l'organisation. En 1966, après deux années difficiles, le Congrès de Grenoble reconnaîtra la faillite de l'UNEF. Mai 1968 aurait pu donner une nouvelle chance à l'UNEF, ce sigle était encore populaire et fédérateur aux yeux non seulement des étudiants, mais de la population. Mais, crise sociale et politique plus que simple crise universitaire, mai 68 va accentuer la politisation de la partie la plus active et militante des étudiants, pour qui le problème n'est pas tant les revendications immédiates et l’Université, mais le changement politique.
LA CRISE IDENTITAIRE
Au printemps 1968, l'UNEF est une organisation en pleine crise matérielle et financière. Il reste qu'elle demeure la seule organisation connue et reconnue du milieu étudiant, présente dans toutes les villes universitaires, ce qui en fait un lieu de convergence en même temps qu'un enjeu de pouvoir entre diverses forces politiques de gauche. Des restaurants universitaires à la guerre du Vietnam en passant par les questions culturelles, elle seule couvre tous les aspects des sensibilités politiques des étudiants. La détresse matérielle est à son comble en 1968. Paralysée par des dettes égales à son budget annuel, l'organisation parvient à peine à fonctionner : le mensuel de l'UNEF est publié une seule fois en plus d'un an. Faute de moyens, les tracts ne peuvent être imprimés ou envoyés en province. Une souscription de la dernière chance, lancée en janvier 1968, ne semble guère avoir eu de succès et le licenciement des quatre dactylos du bureau national est prévu à compter du 1er mai 68.
De ce dénuement, l'arrêt de la subvention ministérielle n'est pas la cause essentielle, bien qu'il soit le symbole de l'ostracisme du gouvernement de Gaulle. La cause essentielle de la débâcle financière est l'hémorragie des adhérents. L'organisation étudiante qui se vantait en 1960, avec 100.000 membres, de grouper un étudiant sur deux, n'en rassemble peut-être pas un sur dix en 1968 : le chiffre de 50.000 adhérents est alors le maximum envisageable. A cet amenuisement correspond un rétrécissement géographique : nombre d'AGE ne donnent plus de nouvelles ou ne participent plus à la vie nationale, quand elles n'ont pas implosé comme celle de Strasbourg, prise en 1966 par des militants de l'Internationale Situationniste. En janvier 1968, un stage sur les études de lettres, prévu par la direction, n'a pu se tenir faute d'AGE présente.
Une telle crise renvoie à une incertitude de fond sur la place et le rôle de l'organisation étudiante. Ayant connu son apogée en 1960 avec un rôle majeur dans l'action contre la guerre d'Algérie, l'UNEF n'a dès lors pas accepté de se résigner à une stricte fonction syndicale revendicative, qu'au reste elle avait toujours débordée. De 1963 à 1968, diverses équipes plus à gauche (principalement UEC) se succèdent à sa tête sans parvenir à redonner au syndicalisme étudiant une efficacité pratique. Les fonctions idéologiques et sociales de l'école et de l'université sont longuement disséquées et dénoncées : le statut et le devenir social des étudiants, les moyens de la convergence recherchée entre mouvement étudiant et mouvement ouvrier sont alors interminablement débattus. L’UEC manque de peu de l'emporter au Congrès de Lyon (juillet 1967) et d'arracher la direction aux étudiants du PSU. La troisième force est l'AJS, organisée dans l'UNEF au sein de la Fédération des Etudiants Révolutionnaires.
Une légère embellie revendicative est apparue à l'automne 1967. Pour la première fois depuis trois ans, l'UNEF a pu faire descendre les étudiants parisiens dans la rue sur des thèmes il est vrai très traditionnels. Mais les revendications sur les réformes des structures universitaires restent sans écho et, à l'étonnement des responsables, le terrain le plus sensible est celui des résidences universitaires. L'UNEF renonce d'avance à toute action d'envergure pour le 3e trimestre de 1968, d'autant que son assemblée générale du 21 avril, interrompue par une agression du groupe d'extrême-droite Occident, n'a pu trouver de successeur au président démissionnaire, confiant l'intérim au vice-président universitaire, J. Sauvageot. Un mot d'ordre de grève est pourtant donné pour le lundi 6 mai, sur le thème des règlements intérieurs des cités universitaires et du refus des examens comme moyen de sélection.
MAI 68
En mai-juin 1968, le rôle de l'UNEF est le reflet de sa faiblesse comme organisation. En revanche, son audience est due au prestige de son passé, à son caractère supposé représentatif, ce qui renvoie au besoin qu'a le mouvement de se reconnaître dans une organisation de caractère large. La direction de l'UNEF est d'autant plus surprise des événements du vendredi 3 mai qu'elle connaissait mal la situation à Nanterre où son AGE était d'ailleurs extrêmement faible, mais aussi du fait que ses membres, par ailleurs militants du PSU, étaient alors absorbés par la Conférence nationale étudiante que le PSU avait convoqué pour cette date. De là un flottement au départ, mais le lundi 6, la reprise en main est faite et dès lors l'UNEF, à défaut de diriger le mouvement, lui sert de « résonateur national » (Rapport moral de Sauvageot au 57e congrès de Marseille) pour lui donner justifications et raisons de durer et s'étendre, notamment en province.
Le 7 mai sont énoncés « trois points de l'UNEF » (levée des poursuites, retrait des forces de police, réouverture de Nanterre et de la Sorbonne), conditions fixées pour une reprise du dialogue, qui guideront le mouvement durant une semaine. A Paris, seul le vedettariat de façade qui met en avant Sauvageot permet à l'UNEF de co-diriger le mouvement, car aucune des sections UNEF de la capitale ne partage l'orientation de la direction nationale. Le relais y est donc pris par des Comités d'action qui se heurtent souvent aux structures UNEF traditionnelles.
Vis-à-vis de la province où la direction nationale a l'essentiel de ses appuis, il ne semble pas y avoir de déplacements de membres du bureau national avant la fin mai, et c'est seulement à la mi-juin que le bureau national annoncera son intention de « correspondre régulièrement afin de lui envoyer les éléments d'information dont il dispose, les consignes qui sont aujourd'hui nécessaires compte tenu de la situation » (mieux vaut tard que jamais !). Les directives nationales du 6 mai ne sont d'emblée reprises que par dix AGE fidèles (Angers, Bordeaux, Caen, Clermont, Grenoble, Lyon, Marseille, Montpellier, Reims, Rennes), tandis que trois AGE (Nancy, Rouen, Saint-Etienne) au moins expriment publiquement leurs désaccords. En Mai 68, il y a environ trente AGE à l'UNEF. Pourtant, les mots d'ordre sont plutôt suivis non seulement chez les premières (à Caen, AGE pourtant fidèle, la première mobilisation est très faible, tandis qu'à Grenoble, 1.500 étudiants se heurtent à la police et que résonne aussitôt le cri « CRS = SS », l'idée d'occupation des locaux y étant déjà proposée), mais aussi là où la structure locale est rétive (Rouen) ou inexistante (Strasbourg). A Toulouse, où l'UEC a récemment pris le contrôle de l’AGE, l'initiative revient d'emblée au « Mouvement du 25 avril », nouveau venu issu de vifs et récents événements locaux.

