27.06.2007
BFSE - laïcité et défense du service public
"Bases fondamentales du syndicalisme étudiant", édition 5 bis (2003-2004) :
III : La laïcité et la défense du service public
« C'est seulement par la séparation, la neutralité des républiques dans leur rapport avec les choses privées de la religion et de l'argent, que peuvent se développer la démocratie et l'égalité des citoyens »
(Jean Jaurès, discours à l'Assemblée Nationale, 9 mars 1908)
La laïcité est un problème récurrent, touchant à l’enseignement, à l’attribution de fonds publics à des écoles privées, jusqu’à « l'affaire du foulard islamique ». Cependant, la laïcité est, bien au-delà des cuisines sociologiques de notre temps, un concept philosophique, proprement « politique », c’est-à-dire une vision de la société, un art de vivre en communauté. La laïcité est bien plus qu'une simple querelle entre religieux et non-croyants.
INTERETS PRIVES ET CHOSE PUBLIQUE
Pour que des citoyens soient égaux devant la loi, il faut que celle-ci s'adresse à tous. A ce titre, il faut que les services publics ne servent que le bien commun. Pour cette raison, l'école, la justice, l'Etat doivent traiter de la même manière les riches et les pauvres, les croyants et les athées, les hommes et les femmes… bref, tous les citoyens.
C'est pour cette raison que des cours de catéchisme dans un collège pénaliseront les non-croyants et les croyants d'autres religions, car tous financeront une vision du monde qui n'est pas la leur. De même manière, une entreprise finançant une université servira ses propres intérêts (l'accroissement de ses profits), plutôt que l'intérêt de tous (l'accroissement du savoir).
Afin d'empêcher que des intérêts privés ne « tirent la couverture à eux », il faut tout simplement les empêcher de participer aux services publics. C'est le sens de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat de 1905 et c'est ce que nous voulons dire lorsque nous revendiquons une Université laïque. En effet, nous pensons que l’enseignement supérieur doit rester un service public laïque, donc indépendant de toute emprise politique, économique, religieuse ou idéologique. Il doit tendre à l’objectif du savoir, il doit respecter la diversité des opinions, il doit garantir à l’enseignement et à la recherche leurs possibilités de libre développement scientifique créateur et critique. C'est dans ce sens que nous entendons le mot laïque, qui ne veut pas dire « qui refuse la religion », mais signifie « qui se bat pour qu'aucun intérêt privé (religieux, économique…) ni aucune vision du monde particulière n'interfère avec l'intérêt général ».
SPHERE PRIVEE ET SPHERE PUBLIQUE
Malgré la volonté de certains de réduire la laïcité à un simple combat entre école privée et école publique, le sens plus large de ce concept s'impose d'emblée à qui veut bien y réfléchir. La laïcité n'implique pas la suppression de la liberté religieuse, bien au contraire : en empêchant qu'une religion particulière n'ait le « monopole » dans le domaine public, on permet à tous de croire et de pratiquer dans la sphère privée. Croit-on qu'un musulman aurait les mêmes chances qu'un chrétien devant une administration purement chrétienne ? La liberté religieuse est inscrite dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen comme « liberté individuelle » et certainement pas comme « contrainte collective ».
Nous n'avons pas à poser l'existence ou l'inexistence de Dieu comme prémisse. Nous n'en savons rien. Chacun a le droit, dans le cadre de la sphère privée, de croire ou non. En revanche, nous posons comme prémisse que, si l'existence de Dieu n'est pas assurée, celle de la réalité et de la vie en communauté l'est. A ce titre, l'intérêt général est celui de la juste analyse de la réalité : aucune considération particulière ou non rationnelle ne doit prévaloir.
LES ATTEINTES A LA LAICITE
Hélas, tout cela n'est que théorique. Les gouvernements n'ont eu de cesse de remettre en cause la loi de 1905. Les accords Lang-Cloupet de juin 1992 accordaient 1,8 milliards de francs à l'enseignement catholique. Ainsi, alors que des centaines de communes sont sans écoles publiques laïques, que des centaines de postes d’enseignants sont fermés à travers le territoire, en particulier dans les zones rurales, l'enseignement religieux est largement financé : en 1993, l'Etat a financé les établissements confessionnels à hauteur de 23,4 milliards, soit la moitié de ce qu’il verse aux universités ! Pour notre part, nous affirmons le principe : « Aux écoles publiques, fonds publics ; aux écoles privées, fonds privés ».
D'un autre côté, les entreprises deviennent chaque jour plus puissantes au sein des universités. Les Conseils centraux de celles-ci sont pleins de « personnalités extérieures » à qui, d'année en année, les gouvernements accordent plus de prérogatives. Imaginons la suite : l'entreprise Royal Canin finance intégralement une université, les diplômes qui lui servent (LEA, AES, MASS) voient leur budget augmenter, les autres (philosophie, lettres modernes, ethnologie, etc…) disparaissent. Le diplôme LEA se sur-spécialise sur les aliments animaux et les diplômés ne peuvent plus travailler que chez Royal Canin, l'entreprise peut donc les embaucher et les licencier à loisir (ils sont très nombreux), leur statut se détériore. Alors, de stages de remise à niveau en stage de qualification, ils pointent à l'ANPE. Et plus personne n'étudie la philosophie, puisqu'elle n'est plus enseignée nulle part.
Les gouvernements et l’idéologie dominante parlent beaucoup de laïcité (affaire du foulard islamique, école libre, etc.), mais souvent à tort et à travers, ne serait-ce que pour entretenir la confusion. En réalité, c’est assez simple, la laïcité est le seul système qui peut se réclamer de la démocratie, car elle exclut des institutions publiques les intérêts privés qu’ils soient religieux ou économiques, et par conséquent garantit à tous l’égalité devant le système.
Il y a longtemps que les gouvernements successifs remettent en cause la laïcité (cf. loi Debré, 1959). Depuis vingt ans les financements sont devenus si considérables qu’un groupe de soixante députés proposa en 1993 de limiter à 50 % le financement des investissements de l’école privée par les fonds publics. 50 %, alors que la loi Falloux (1850), pourtant ultra-cléricale, stipule que « les établissements libres peuvent obtenir des communes, des départements ou de l’Etat un local et une subvention, sans que celles-ci puissent excéder 10 % des dépenses annuelles de l’établissement » (art. 69). Et comme cela ne suffisait pas, l’Assemblée nationale (26-27 juin 93) a discuté d’abroger cet article afin d’autoriser les collectivités locales à financer 100% des établissements religieux ! Citons le discours de Victor Hugo contre la loi Falloux : « Nous connaissons le parti clérical (…) c’est lui qui a trouvé pour la vérité ces deux étais merveilleux, l’ignorance et l’erreur. C’est lui qui fait défense à la science et au génie d’aller au-delà du missel et qui veut cloîtrer la pensée dans le dogme. Tous les pas qu’a fait l’intelligence du monde, elle les a fait malgré lui. Son histoire est écrite dans l’histoire du progrès humain, mais elle est écrite au verso. Il s’est opposé à tout ».
Depuis que le principe de séparation des Eglises et de l’Etat est en place sur notre territoire, tous les gouvernements qui se sont succédés depuis 150 ans n’ont eu de cesse que de revenir à l’ordre ancien : loi Falloux de 1850, les lois de 1875 et 1880, la loi Astier de 1919, la loi Debré de 1959, les lois de décentralisation (Deferre) des 22 juillet 1983 et 25 janvier 1985, la loi Rocard de décembre 1984, les accords Lang-Cloupet du 13 juin 1992. Aussi, au nom des principes démocratiques, il nous faut soutenir la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905, les fonds publics ne doivent aller qu’aux services publics, et notamment les fonds publics scolaires ne doivent aller qu’à la seule école publique, car le service public laïque est le seul garant de l’égalité de tous les citoyens.
Il ne faut pas oublier non plus que tout le territoire français n'est pas laïque. L'Alsace-Moselle, par exemple, a un statut dérogatoire par lequel les personnels ecclésiastiques sont rémunérés par l'Etat (sécurité sociale, congés payés, salaires, logement, transport…), le catéchisme est obligatoire dans les écoles publiques, les écoles religieuses financées à 100% par l'Etat et les collectivités locales, etc…
D'autre part, les édifices religieux (cathédrales, églises, basiliques, etc…), appartenant à l'Etat, celui-ci s'occupe de leur entretien et… d'en faire construire de nouveaux. La cathédrale d'Evry, achevée en 1993, a été financée pour plus de 40% par l'Etat (la loi de séparation l'interdisant, J. Lang a fait passer 110 millions pour « l'aide à la mise en place d'un musée religieux dans la cathédrale », en réalité pour la construire).
NEUTRALITE ET TOLERANCE
La première remise en cause de la laïcité, c'est sa définition comme neutralité. On juge préférable une définition tournant plutôt autour de l'idée de tolérance. Cette « évolution » peut paraître acceptable… pourtant elle serait une erreur. La laïcité, ce n'est pas la tolérance. Ce n'est certainement pas non plus l'intolérance, mais il faut comprendre que l'idée même de tolérance est mauvaise en ce qu'elle implique l'intolérance. Car on ne tolère que ce qu'on ne peut pas empêcher et d'une certaine manière on peut dire que la tolérance est ce à quoi l'intolérance se résigne faute de mieux. De sorte que la tolérance comporte en elle-même la menace de l'intolérance. La tolérance n'est qu'un modus vivendi, non une théorie politique. Aussi n'est-il nullement abusif ni paradoxal de dire que la tolérance est, philosophiquement, un principe injuste. Car si le comportement qui fait l'objet d'une mesure de tolérance, par exemple l'exercice d'un culte, est conforme aux lois et aux droits de l'Homme, alors il n'y a pas lieu de le tolérer : il doit pouvoir s'exercer de plein droit. Mais s'il n'est pas conforme aux droits de l'Homme, alors il ne faut pas le tolérer, il faut le combattre autant qu'on peut.
Le vrai contenu de la laïcité, ce n'est donc pas la tolérance, c'est la neutralité. Et ce n'est pas du tout un hasard si ce que la vision nouvelle de la laïcité (la laïcité ouverte, que nous allons aborder plus loin) propose, c'est précisément de substituer la tolérance à la neutralité. La laïcité ouverte reproche en effet à la neutralité d'être un dispositif visant à réprimer, par le silence, c'est-à-dire l'exclusion du droit à la parole, les croyances et les opinions religieuses… Au contraire, la laïcité ouverte croit pouvoir défendre toutes les religions et toutes les croyances en autorisant la manifestation, supposée pacifique, de toutes les opinions. Là est précisément le danger.
Il faut d'abord rétablir le sens vrai, et d'ailleurs très simple, du mot « neutralité », et pour cela il suffit de le prendre dans son sens scientifique. L'eau distillée est neutre : ni acide, ni basique. Le zéro est l'élément neutre à l'égard de l'addition et de la soustraction, comme l'est le 1 à l'égard de la multiplication et de la division. Ajouter ou retrancher zéro ne change rien, pas plus qu'une multiplication ou une division par 1. Par conséquent, une neutralité bien pensée n'ajoute ni ne retranche, ne favorise ni ne réprime. C'est là ce que nous défendons.
LA LAICITE "OUVERTE"
Les hauts dignitaires de l'Eglise n'ont de cesse que de répéter qu'il faut mettre en place en France une laïcité ouverte. Le pape Jean-Paul II, lors de sa venue en 1996 pour la célébration du baptême de Clovis déclarait : « Clovis a obtenu par le baptême le soutien de l'Eglise et le partage des prérogatives. Clovis est à l'origine de la laïcité, mais d'une laïcité bien comprise ! » (la laïcité de la République est donc une laïcité mal comprise). C'est là qu'est la différence et la négation même de la laïcité. La laïcité ouverte, c'est le partage de l'Etat entre laïcs et religieux ; la laïcité tout court, c'est la séparation entre l'Etat et les Eglises.
La laïcité, séparation de l'Etat et des Eglises, a fait perdre à l'Eglise de France des prérogatives et des privilèges qui n'avaient cessé de croître depuis Clovis. La monarchie française était de droit divin jusqu'en 1789, symbole de cette collusion entre le temporel et le spirituel. La reconquête cléricale se poursuit et se renforce. L'Eglise n'a jamais digéré ni les Lumières, ni la Révolution française, ni la loi de séparation, même si une partie (celle qui se revendique de la doctrine sociale) abandonne provisoirement toute idée d'abrogation et souhaite seulement une reconnaissance de la place de l'Eglise dans la société civile et un recours à ses conseils dans les problèmes de société (bioéthique, avortement, SIDA…). L'Eglise, dans sa majorité, rêve en revanche à un nouveau Concordat définissant les rapports entre la République et les Eglises. C'est le sens des visites du pape en 96 et 97. En réalité, la laïcité ouverte, c'est un peu comme les marchés libres. Ça veut dire qu'il n'y a plus de réglementation pour limiter le pouvoir de l'Eglise (principalement dans son financement), que chaque gouvernement, chaque maire et chaque conseil régional décide de financer comme il l'entend la religion. C'est ainsi que l'on pratique la laïcité ailleurs en Europe. Pratiquement, cela veut dire que les écoles religieuses, les cultes, les ecclésiastiques sont tous subventionnés par l'Etat.
LES INTERETS PRIVES ET LES SERVICES PUBLICS
Pourtant, comme nous l'avons dit plus haut, la laïcité ce n'est pas seulement la neutralité en matière religieuse. Si les atteintes à la laïcité sont souvent le fait des Eglises, elles sont encore plus souvent le fait des intérêts privés économiques. Lorsqu'une entreprise ou un groupe financier s'introduit dans un service public, celui-ci n'est plus égalitaire. En Angleterre, c'est une entreprise privée qui gère les impôts. C'est le retour des fermiers généraux qui, touchant un intérêt sur l'impôt, étaient fort zélés et se servaient d'une milice privée. Dans beaucoup de lycées, ce sont des entreprises privées qui gèrent la restauration : résultat, les prix sont très élevés. L'intérêt privé économique (qui consiste à augmenter ses profits) ne cherche pas à rendre des services. La rentabilité fait mauvais ménage avec les services publics. Les services publics sont là pour garantir à tous les citoyens un accès égal en nombre, en qualité et en prix à tous les services de l'Etat. Ce n'est pas parce qu'on habite en haut de l'Aigoual que l'électricité ou l'eau doivent être plus chers. Et pourtant, voilà à quoi on assiste :
Energie : EDF met en place le compteur clef, qui permet de couper automatiquement les mauvais payeurs, y compris en période hivernale (ce qui était interdit auparavant). EDF, depuis les lois de décentralisation de 85 et 93, fait payer des taxes supplémentaires en fonction des abonnements (les pauvres qui ont des petits abonnements payent plus cher le kW), des zones, des distances… GDF suit une ligne similaire puisqu'il refuse d'installer des tuyaux lorsque les habitations sont à plus de 15 km des lignes.
Transports : depuis 1965, plus de 80 % des lignes de train ont été fermées, interdisant l'accès à bon nombre de zones rurales. Seule les lignes rentables (principalement TGV) fonctionnent encore (restent les TER qui occupe moins de 9 % du trafic !). Ne parlons pas des entreprises autobus qui sont pour la plupart privées (exceptés les autobus régionaux, financés généralement à 20 % par les collectivités locales et territoriales et à 80 % par les usagers), ni d'Air France qui, bien que publique, a toujours fonctionné en strict rapport avec la rentabilité.
Santé : les hôpitaux, gérés en fonction de la rentabilité par des Agences Régionales administrées par des personnes privées, ferment de plus en plus de lits.
Justice : ce système est encore peu touché, excepté pour ce qui concerne les centres pénitentiaires (environ 30% de prisons privées).
Ecole : plus de 15% du budget de l'éducation nationale va dans des établissements confessionnels pendant que des centaines de classes sont fermées dans le pays. Les entreprises forment, depuis la loi Giraud, des élèves en apprentissage à partir de 12 ans (pas de rémunération bien sur). Les universités sont de plus en plus administrées par des "personnalités extérieures", leur budget provient de plus en plus d'entreprises extérieures (on compte plus d’une centaine de DESS d'entreprises à travers le pays). Le nombre de stages obligatoires et non rémunérés est en perpétuelle augmentation (123.000 en 1985, 680.000 en 1996).
Poste : la franchise postale (contact entre les administrations) a été supprimée, la plupart des frets sont sous-traités, le prix du timbre n'est plus fixé par le gouvernement (indexation) mais par le comité administratif de la direction de la Poste, de nombreux centres de tri ferment, ainsi que de nombreux bureaux de poste. Plus des deux tiers du travail de la Poste consiste maintenant dans les services financiers.
Il y a longtemps qu’ont disparu les mots « citoyens » pour faire place au terme « usagers » puis au profit des « clients ». Aujourd’hui les services proposés sont avant tout fondés sur le prix de revient. Le maître mot, à l’intérieur des entreprises du secteur public, est devenu « rentabilité ».
LA LOI PASQUA SUR L'AMENAGEMENT DU TERRITOIRE
Cette loi accentue « la déconcentration des services de l'Etat dans les départements et régions ». Pour l’appliquer, le Préfet voit son rôle renforcé. La déconcentration des services de l'Etat signifie la délocalisation de ces services (sous prétexte de les rapprocher du citoyen). Il s’agit en réalité de démanteler les services publics pour mieux les offrir à la privatisation. Déjà, dans de nombreuses villes, les services municipaux de la voirie, des cantines, du service des eaux sont privatisés, ce qui signifie la suppression de postes dans la fonction publique territoriale (dont le statut prévoit maintenant le licenciement). Il s’agit bien d’une offensive générale contre les travailleurs et leurs statuts, alors qu’en France 35% de l’emploi salarié se concentre dans les services publics.
L'EGALITE DE TOUS DEVANT LE SYSTEME
Comme on le voit, la laïcité (séparation de l'Etat d'avec les intérêts religieux et économiques) est bien mal en point. Si nous insistons à ce point sur cette question, ce n'est pas pour rien. La laïcité, c'est-à-dire la garantie de l'égalité de tous les citoyens devant le système, est essentielle et fondamentale. Qui pourra affirmer que tous les citoyens sont égaux, lorsque l'on voit la dissonance entre la justice dans les cités HLM et la justice devant les hauts dignitaires parisiens ? Lorsque l'on connaît la situation d'oubli complet des zones rurales ? Lorsque l'on voit la remise en cause du cadre national des diplômes qui profite aux étudiants des grandes villes et qui se fait au détriment des petites ? Qui peut encore affirmer que cela est juste et normal ? Notre combat, dans le cadre de la revendication de l'égalité de tous face à l'enseignement, à la santé, aux transports, etc… passe par la défense absolue de la laïcité.
10:33 Publié dans Bases fondamentales du syndicalisme étudiant | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
26.06.2007
BFSE - histoire des étudiants et de l’Université
"Bases fondamentales du syndicalisme étudiant", édition 5 bis (2003-2004) :
IV : Brève histoire des étudiants et de l’Université
« Considérant combien il importe de maintenir parmi les étudiants des facultés le bon esprit qui les a animés jusqu'à ce jour, et d'empêcher que quelques malveillants n'excitent, dans les lieux consacrés à l'instruction de la jeunesse, des dissensions également préjudiciables au bon ordre et au progrès des études. A arrêté et arrête ce qui suit : Article 1er. - Il est défendu à tout autre qu'aux professeurs et aux étudiants interrogés par eux, de prendre la parole dans les auditoires, ainsi que dans l'enceinte des Facultés. »
(Arrêté du 30 novembre 1819)
A la fin de l'Ancien Régime, les vingt-deux universités françaises, dont les plus anciennes avaient été créées au XIIIe siècle, avaient conservé leurs structures médiévales. Les plus importantes étaient composées de quatre facultés : arts, théologie, droit et médecine. Aucune d'elles n'avait su participer réellement, ni même suivre, le mouvement scientifique amorcé au XVIe siècle et qui aboutit au siècle des Lumières. Leur inaptitude à s'ouvrir aux courants scientifiques nouveaux, à s'adapter aux besoins de l'Etat et de l'industrie naissante avaient conduit le pouvoir royal à innover en dehors d'elles en créant dès 1530 le Collège Royal (Collège de France), en 1626 le Jardin du Roi (Muséum national d'histoire naturelle) et au XVIIIe siècle, les écoles supérieures techniques (l'Ecole des ponts et chaussées, l'Ecole des mines…) auxquelles la Convention ajouta l'Ecole polytechnique. La Révolution venue, les universités ne trouvèrent pas de défenseurs et furent supprimées par le décret du 15 septembre 1793.
Ni la convention thermidorienne, ni le Directoire, ni le premier Empire n'envisagèrent de reconstituer des établissements d'enseignement supérieur à vocation universelle. Si le décret du 17 mars 1808 a bien créé, dans le cadre de l'Université impériale, cinq « ordres de facultés » (théologie, droit, médecine, sciences et lettres), il s'agissait d'établissements totalement indépendants et qui ne constituaient pas des universités. Ainsi, à la différence de la plupart des pays européens, la tradition universitaire, en tant qu'institution, a été totalement interrompue en France pendant tout le XIXe siècle, au moment où la révolution industrielle suscitait de grands besoins scientifiques nouveaux, lesquels furent satisfaits par la création de nouvelles écoles supérieures, publiques ou privées, extérieures aux facultés et nées souvent de l'initiative conjointe des industries, des municipalités et de l'administration de l'Instruction publique. Par ailleurs, c'est encore en dehors de ce cadre que le second Empire s'efforça de renouveler la recherche scientifique, en créant en 1862 un nouveau grand établissement : l'Ecole pratique des hautes études.
LES UNIVERSITES DE LA III° REPUBLIQUE
C'est la IIIe République, avec la loi du 10 juillet 1896, qui dota à nouveau la France d'universités. Cette loi se borne à fédérer les différentes facultés, dont les doyens demeurent nommés par le ministre, à coordonner leurs activités, par l'intermédiaire d'un conseil commun présidé par le recteur d'Académie, représentant du pouvoir central. La vocation des universités était alors claire : les facultés de théologie, de droit, de médecine avaient des finalités professionnelles précises, quant aux facultés dites « académiques », les sciences et les lettres (alors encore très peu fréquentées par de vrais étudiants), leur mission essentielle demeurait la formation des professeurs, avec la préparation à la licence, à l'agrégation (créée en 1808 en même temps que l'Ecole normale supérieure), et au doctorat.
Cette conception des universités, vouées à la formation des membres des professions libérales, des professeurs et à la science, ne faisait guère place à la formation des cadres du secteur privé, mais les écoles supérieures y pourvoyaient (c'est à cette époque qu'Emile Routiny crée l'Ecole libre des sciences politiques). Toutefois, dès la fin du XIXe siècle, dans les facultés de sciences implantées dans les régions industrielles ont été créés des instituts de sciences appliquées, qui délivraient des diplômes technologiques, d'abord de technicien, puis d'ingénieur. Après la Première Guerre mondiale, le décret du 31 juillet 1920 a organisé, au sein des universités ou des facultés, des instituts conçus comme des lieux de communication organique entre les diverses facultés et entre celles-ci et le monde extérieur ; les écoles d'ingénieurs (les futures ENSI,Ecoles nationales supérieures d'ingénieurs), organisées en instituts universitaires, concrétisent cette ouverture des universités vers la formation des personnels de l'industrie. En 1945, la création, dans le même cadre, des instituts d'études politique (IEP) traduit une autre « ouverture » vers le secteur tertiaire.
Le nouveau système universitaire français s'est donc développé dans ce cadre ; sa croissance a été liée à celle du second cycle universitaire et au nombre de bacheliers, et aux besoins industriels. On compte 7.000 bacheliers en 1911, 15.000 en 1931, 27.000 en 1939, 28.000 en 1946 et 33.000 en 1951. En ce milieu du XX° siècle, qui marque les premières années des « trente glorieuses », le flux annuel des diplômes des facultés universitaires demeurait néanmoins très faible. La structure des flux de sortie des universités en 1951 reflète encore parfaitement les missions de 1896 : former les membres des administrations, des professions libérales et les professeurs ; le seul fait nouveau, ce sont les quelques centaines d'ingénieurs issus des universités.
LES ETUDIANTS DANS LES FACULTES DU XIXe
Au regard du système policier des facultés du XIXe siècle, les étudiants d'aujourd'hui ont bien peu de contraintes : minimum d'assiduité au cours demandée, reconnaissance de la liberté d'expression, représentation, droit d’association… Le Premier Empire avait été « relativement » indulgent, en ne promulguant que des règlements disciplinaires incitant au respect de certaines exigences. Ainsi, les « instructions pour les Ecoles de Droit », publiées le 19 mars 1807, ne contenaient que des dispositions rappelant aux étudiants qu'ils devaient donner l'exemple à leurs pairs. Par contre, sous la Restauration, la discipline fit l'objet d'une attention particulière de la part des pouvoirs publics : le régime avait alors besoin de stabilité, et l'agitation universitaire, réelle ou potentielle, lui faisait peur.
L'historien Spitzer précise dans son ouvrage intitulé La Restauration que : « Après 1815, et même dans les dernières années de l'Empire, il y eut dans la jeunesse scolaire de la classe moyenne instruite une fermentation, qui finit par prendre un caractère politique hostile à la monarchie restaurée. Des étudiants et des jeunes clercs, à Paris surtout – mais pas exclusivement —, constituèrent un réservoir pour une agitation incessante dans les écoles, pour des manifestations dans les rues, pour préparer la sédition dans des clubs ou des sociétés secrètes, et, finalement, pour ourdir des conspirations ».
La police reçoit alors des instructions l'invitant à surveiller les étudiants sur tout le territoire et à prévenir toute contestation organisée. Les interventions se multiplient. En 1817, cinq étudiants sont expulsés de la Faculté de Droit de Rennes après que l'on ait découvert dans leurs cahiers des phrases ambiguës quant à leur allégeance au régime. En 1820, le Conseil Académique de Toulouse exclut pour un an quatre étudiants qui avaient mené une manifestation libérale, aux cris de « Vive la Charte ! ». Dans sa délibération, le conseil constate une « fermentation dangereuse chez un petit nombre d'étudiants, laquelle pourrait avoir des conséquences fâcheuses pour la masse générale des jeunes gens amis de l'ordre et de l'étude ». A Dijon, en 1823, le procureur public dénonce des étudiants qui s'étaient réunis dans un café : ils y avaient chanté la Marseillaise, et crié « Vivent les libéraux ! Vive la liberté ! ». D'une manière générale, on trouve fréquemment des étudiants parmi ceux qui prennent parti pour la contestation. Certains recteurs, dès 1816, prennent des mesures préventives et enregistrent les noms des étudiants, afin de pouvoir les identifier en cas de troubles. Dans l'Académie de Montpellier, le recteur exige notamment que les étudiants déclarent auprès du secrétaire de la Faculté de Droit leur nom, lieu de naissance, la résidence de leurs parents, leur adresse à Montpellier et leur situation militaire. Un premier arrêté avait été publié par la commission de l'Instruction publique le 30 novembre 1819 à la suite des rapports des doyens des facultés de médecine et de droit de Paris : il interdisait, sous peine de radiation, les prises de parole non autorisées dans les auditoires et l'enceinte des facultés.
Le 7 mai 1820, la commission de l'Instruction publique s'inspire de l'exemple montpelliérain et décrète que des registres de même nature soient désormais tenus dans toutes les facultés de France, et que des certificats d'inscription (pour les étudiants) et des cartes d'admission (pour les auditeurs libres) soient délivrés afin que soit contrôlé l'accès aux salles de cours. Jusqu'alors, ceux-ci étaient ouverts sans formalité et certaines Facultés n'exigeaient aucune inscription. Il est clair que les autorités veulent alors faire des facultés des institutions royalistes, épurées de leurs éléments subversifs. Les mesures prises en mai 1820 sont suivies en juillet d'une ordonnance applicable aux Facultés de droit et de médecine, creusets de la contestation : celle-ci institue le premier règlement permanent de discipline. La circulaire qui commente cette ordonnance rappelle l'esprit qui doit présider au comportement des étudiants : les « bons sentiments, l'amour de l'ordre, l'attachement au Roi, et le respect pour les lois qui nous sont données ». Elle met en garde contre l'agitation en précisant que, « si quelques-uns d'entre eux étaient assez pervers pour chercher à corrompre et à soulever leurs camarades, il serait nécessaire de prendre contre eux des mesures de répression, et même de débarrasser les Ecoles de ceux dont la présence y porterait le trouble ». Ce texte prévoit une systématisation du contrôle autant que des mesures de répression. L'article 6 interdit par exemple à tout étudiant de s'inscrire en Faculté dans une ville où sa famille ne réside pas, à moins qu'il ne connaisse un résident qui s'en porterait garant, et dont le nom serait enregistré. Dans l'article 11, l'ordonnance impose aux professeurs des appels réguliers de façon à contrôler l'assiduité de leurs élèves. L'article 16 subordonne le transfert des étudiants d'une faculté à une autre à l'obtention d'un certificat de bonne conduite établi par le doyen ou le recteur. L'insubordination et le manque de respect aux professeurs et chefs d'établissement sont sanctionnés par la radiation (article 17), et les récidivistes, en vertu de l'article 19, sont interdits d'accès à toutes les académies pour une durée de six mois à deux ans.
Les troubles et désordres publics hors des écoles, prévus par l'article 18, privent les coupables « de deux inscriptions trimestrielles au moins et de quatre au plus, ou de l'exclusion des cours de la Faculté et de l'Académie dans le ressort de laquelle la faute aura été commise, pour six mois au moins et pour deux ans au plus ». L'ordonnance interdit aux étudiants « de former entre eux aucune association, sans avoir obtenu la permission des autorités locales et en avoir donné connaissance au recteur de l'Académie (…) Il leur est parallèlement défendu d'agir ou d'écrire en nom collectif, comme s'ils formaient une corporation ou association légalement reconnue » (article 20). En cas de violation, les Conseils académiques prononcent les punitions, avec l'aval de la Commission de l'Instruction Publique dans les cas d'exclusion. L'Ordonnance de 1820 est suivie d'autres règlements disciplinaires. Un décret du 12 juin 1821 prévoit notamment le cas des étudiants qui prendraient part « à des réunions destinées à honorer, par des actes publics, des individus connus pour s'être rendus coupables de troubles et de rébellion envers l'autorité publique ».
L'application de ces mesures dépend, au moins pour partie, du zèle des professeurs et des chefs d'établissements. Mais eux-mêmes ne sont pas toujours étrangers aux troubles que veut combattre le pouvoir, tant les thèses libérales trouvent alors écho chez les universitaires. Les contraintes disciplinaires subies par les étudiants auront malgré tout pesé sur leur activisme. L'interdiction du droit d'association, subordonné à l'autorisation des recteurs et des doyens, les aura particulièrement handicapés : ceux-ci n'accédèrent que très rarement aux demandes des étudiants. C'est probablement pour cette raison qu'il faudra attendre 1878 pour voir apparaître les premières AGE.
LE DEBUT DU XXe ET LA LIBERATION
Si la Seconde Guerre mondiale marque pour le monde étudiant la fin d'une époque, il serait inexact de considérer cette rupture comme une rupture décisive. Dans les années 1930, le milieu universitaire n'est déjà plus celui du début du siècle : les effectifs étudiants ont plus que triplé sous l'effet de la progression de la scolarisation, et les classes moyennes accèdent de plus en plus nombreuses à l'enseignement supérieur. L'image même de l'étudiant s'en trouve considérablement modifiée. En gros, nous passons de l'étudiant bien né, insouciant et pilier de maisons closes, illustré par toute la littérature du XIXe siècle, à l'image de l'étudiant pauvre. Cependant, l'institution des prêts d'honneur en 1921, la revendication d'une allocation d'études dès 1924, ainsi que le développement des œuvres universitaires et scolaires, ne sont pas seulement l'expression des difficultés du monde étudiant de cette époque, ils posent aussi avec force la question de la place de l'étudiant dans le pays.
Malgré le ralentissement considérable de la natalité en France, la première moitié du XXe siècle connaît une forte augmentation du nombre des étudiants. Il passe ainsi de près de 28.000 en 1900 à plus de 123.000 en 1946. Cette croissance importante des effectifs étudiants ne peut s'expliquer que par l'essor de la scolarisation dans le domaine secondaire, puis universitaire. La modernisation du pays, le rallongement des cursus universitaires, et la crise des années 1930 drainent vers l'université de nombreux jeunes qui se seraient précédemment contentés d'un diplôme de l'enseignement secondaire. Puis, à la sortie de la guerre, un phénomène de rattrapage vient renforcer momentanément la croissance des effectifs : un nombre relativement élevé de jeunes éloignés de l'université par la guerre (résistants, STO, prisonniers…) que l'on évalue autour de 20.000 individus, reprennent ou commencent des études. Mais le fait qui rend le mieux compte de cette progression de la scolarisation est la féminisation de l'université. En 1900, 624 jeunes filles seulement suivaient des études supérieures, elles sont près de 35.000 en 1946. Elles contribuent d'ailleurs à une augmentation inégale des effectifs selon les disciplines : plus nombreuses, par exemple, en Droit ou en Lettres qu'en sciences ou en médecine.
L'entre deux guerres a remis en cause l'image de l'étudiant favorisé, issu des classes dominantes de la société. Aussi, à la Libération, l'université est-elle déjà statistiquement dominée par les classes moyennes de la population. Phénomène qui ira par la suite en s'accentuant. Si la répartition par l'origine sociale de la population étudiante est loin de refléter celle de la population française dans son ensemble, nous pouvons tout de même remarquer que le groupe des professions libérales et des chefs d'entreprise n'excède pas les 20 % (en y ajoutant les hauts fonctionnaires, on atteint les 25 %). Sinon, l'immense majorité des étudiants est issue des professions intermédiaires (cadres, enseignants, fonctionnaires, employés, artisans et commerçants), soit environ 45 % des effectifs globaux. Enfin, les couches les plus défavorisées de la populations (employés subalternes, ouvriers de l'industrie, ouvriers agricoles) représentent environ 18 % du total. Une certaine diversité sociale commence à l'emporter, limitée malgré tout, par la très faible représentation ouvrière : la part des fils ou filles d'ouvriers sur les bancs de l'université n'excédant pas les 3 % au total.
La Libération, synonyme de liberté retrouvée, n'efface pas pour autant les difficultés matérielles. Le milieu étudiant, pour privilégié qu'il ait été par rapport à d'autres catégories de la population, ne fut pas épargné par les conditions exceptionnelles de l'immédiat après-guerre. Pour l'ensemble des étudiants, rien n'est simple. Se nourrir, se loger, étudier posent souvent des problèmes considérables. Dans une France toujours soumise au rationnement (les derniers tickets de pains disparaissent en 1949), la nourriture pour les étudiants est une question préoccupante. A tel point qu'elle fait l'objet de toutes les attentions du congrès de Grenoble de 1946. Il est demandé, au sein de la Commission de la vie matérielle des étudiants, à chaque AGE d'exposer une situation de ses restaurants universitaires. Tout est passé au crible : prix des repas, nombre de repas servis chaque jours en moyenne, qualité, subventions diverses, etc… Les situations présentées sont relativement variables selon les villes universitaires. La qualité apparaît excellente à Grenoble, alors qu'elle est infecte à Paris et tout juste moyenne à Clermont-Ferrand. L'ouverture du restaurant universitaire Mabillon, en 1953 à Paris, qui pouvait servir jusqu'à 2.000 repas par jour, sera saluée comme un événement majeur bien au-delà de la sphère strictement syndicale.
Le logement constitue la deuxième grande difficulté. Dans toutes les villes universitaires, la question est posée face à la conjonction de trois phénomènes : les destructions de la guerre, l'accroissement du nombre d'étudiants et le peu de places disponibles dans les cités universitaires. La presse nationale et régionale se fait le relais des inquiétudes auprès de ses lecteurs et leur demande de bien vouloir mettre des chambres à la disposition des étudiants. Dans une ville comme à Paris où, sur 52.000 étudiants inscrits, 20.000 ont besoin d'une chambre, plusieurs solutions sont offertes : l'hôtel ou la pension de famille, la chambre chez les particuliers, les maisons communautaires d'étudiants, les foyers d'étudiants, dont certains sont tenus par des ordres religieux, ou encore les pavillons de la Cité universitaire. Il est cependant difficile de loger de manière satisfaisante tous les étudiants qui le désirent. Le prix souvent élevé des chambres à l'hôtel ou chez les particuliers, leur nombre très limité à la Cité universitaire, qui, malgré la construction de nouveaux bâtiments depuis 1925, ne peut répondre à toutes les demandes, sont autant d'obstacles au logement étudiant. Bien des chambres ne possèdent pas le gaz et l'électricité. Le chauffage est un luxe très recherché, tandis que les sanitaires et l'eau sont presque toujours sur le palier. Les maisons communautaires sont en réalité dix anciennes maisons closes, réquisitionnées pour l'occasion après l'entrée en application de la loi Marthe Richard (1946). Le prix des chambres y est raisonnable, et ces maisons ont le mérite d'être gérées par ceux-là même qui les habitent. De nombreux étudiants, encore dans les années 1950, logeaient, faute de mieux, dans ces chambres. D'un coût généralement élevé, le logement et la nourriture représentent environ les 3/4 du budget étudiant de l'époque. Ce qui oblige les étudiants les plus modestes à travailler.
On estime qu'à la Libération, près d'un tiers des étudiants étaient obligés de travailler pour payer leurs études. Il faut remarquer que selon les disciplines, la proportion d'étudiants salariés est variable. Assez forte en Droit et en Lettres où l'on atteint voire dépasse les 40 %, beaucoup plus faible voire résiduelle en Médecine ainsi qu'en Pharmacie. Cette différence s'explique en grande partie par le fait que l'assiduité aux cours de Droit et en Lettres est moins nécessaires qu'en Sciences et en Médecine où les travaux pratiques sont nombreux et indispensables. Les professions exercées elles-mêmes sont variables : employé de bureau, secrétaire, répétiteur, auxiliaire d'enseignement, surveillant d'externat, maître d'internat, représentant de commerce, garçon de café, veilleur de nuit, baby-sitter. Si ce travail procure quelques ressources, il n'en constitue pas moins un handicap dans la poursuite des études et peut être en partie responsable des taux souvent impressionnants d'échecs dans les premières années universitaires. A la fin des années 1940, près de 70 % des étudiants qui débutent des études supérieures n'atteignent pas la licence. En 1955, seulement 5 % des élèves entrés en sixième arrivent au terme de leurs études supérieures. Les crédits consacrés aux bourses ont beau augmenter, ils sont passés de 307 millions en 1948 à 417 millions en 1949, ils n'en demeurent pas moins très insuffisants pour remédier à cet état de fait.
On comprend mieux, au vu de ces quelques éléments, comment le syndicalisme étudiant a pu se développer et se construire comme il l’a fait à cette époque-là. Jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, les bacheliers et les étudiants étaient originaires de la classe bourgeoise, à ce titre ils constituaient un milieu assez réactionnaire et penchaient, en cas de mouvement social, vers l'ordre établi. Il y eut bien sûr des exceptions, mais elles étaient fort rares. Qualitativement, la situation a changé dans les années 50-60, période où la petite bourgeoisie des villes (commerçants, enseignants, professions libérales…) en s'enrichissant, tenta d'élever socialement sa progéniture. La situation dans les lycées et les universités s'est définitivement transformée et a qualitativement changé avec les années 70. De même, il faut rappeler le vœux d'Alain Savary en 1984 des fameux « 80% de réussite au baccalauréat ». Ne nous méprenons pas. Il s'agissait alors tout simplement d'adapter la main d’œuvre au tissu économique : l'augmentation du secteur tertiaire, des services, le développement du tourisme obligeaient à une adaptation des salariés, il ne suffisait plus de savoir lire, écrire et compter.
L'EXPLOSION DES EFFECTIFS UNIVERSITAIRES
Le nombre de bacheliers (non compris les baccalauréats de techniciens) est passé de 33.000 en 1951 (5% du groupe d'âge) à 60.000 en 1960, 138.000 en 1970, 160.000 en 1980 (20% du groupe d'âge), 170.000 en 1985 à 623.000 en 1997. Les effectifs de l'enseignement supérieur ont suivi la même évolution : c’est ce qu’on appelle la massification. Pour les seules universités, le nombre des inscrits a progressé comme suit : En quinze années, du fait de son développement quantitatif et de la pression des intérêts privés, le système universitaire français a été complètement remis en cause dans ses finalités et dans son organisation.
Nombre d’étudiants (universités) :
1896 : 27.000
1911 : 41.000
1922 : 50.000
1938 : 79.000
1945 : 123.000
1950 : 140.000
1960 : 214.000
1965 : 396.000
1970 : 630.000
1975 : 756.000
1980 : 796.000
1985 : 969.000
1990 : 1.182.000 (ensemble du supérieur : 1.717.000)
1995 : 1.571.000 (ensemble du supérieur : 2.179.000)
2002 : 1.473.000 (ensemble du supérieur : 2.155.000)
DE LA MISSION A LA "FONCTION" DE L'UNIVERSITE
Les finalités sont demeurées celles de la fin du XIXe siècle jusqu'au milieu des années 1960 ; les besoins en personnels enseignants, au niveau secondaire et supérieur (sans parler de la recherche) ont été tels que les quelques milliers de licenciés d'enseignements sortant des facultés des lettres et des sciences dans les années 1950-1960 ne pouvaient les satisfaire ; ce qui fut appelé la « crise du recrutement » du corps enseignant ne traduisait nullement une désaffection des diplômés pour l'enseignement, bien au contraire, mais l'insuffisance des flux de sortie de l'université par rapport aux besoins.
Mais le développement de l'enseignement supérieur au cours de la décennie 1960 et celui du nombre des diplômés qui allait en résulter devait, bien évidemment, résoudre ce problème à moyen terme et, à l'opposé, en poser un autre : que faire des diplômés des facultés des sciences et des lettres, en constante augmentation, alors que les besoins nouveaux annuels de recrutement du corps enseignant évalués par le ministère allaient se stabiliser, confronté à la politique d’austérité des trente dernières années. Le rapport de la commission scolaire et universitaire du IVe plan (1962-1965), graphiques à l'appui, a posé, dès 1961, cette question et a proposé, spécialement pour les sciences, les lettres et le droit la nouvelle voie dans laquelle allait s'engager les gouvernements vis-à-vis de l'université. Cette nouvelle voie, c'est la transformation de la mission de l'université : transmettre et accroître les savoirs, en fonction : former les travailleurs en fonction des besoins économiques.
C'est précisément dans le cadre de cette transformation que nous nous trouvons aujourd’hui. Dans le contexte de la reconstruction, de la modernisation et de l'expansion économique qui a caractérisé les décennies 1950 et 1960, les gouvernements ont tout tenté pour faire travailler conjointement universités et entreprises : le développement des ENSI, des INSA (Instituts nationaux des sciences appliquées), l'organisation de la Promotion supérieure du travail dans les facultés de sciences, la création des instituts de préparation à l'administration des entreprises, et des instituts du travail, dans les facultés de droits et de sciences économiques, le « recyclage » des cadres du secteur privé, le changement d'appellation des facultés traditionnelles : « facultés des lettres et des sciences humaines », « facultés des sciences et des techniques », « faculté de droit et des sciences économiques », la nomination « d'intervenants extérieurs » dans les cours et dans les conseils d'universités, le financement des universités par les entreprises…
Le gouvernement créa par les décrets du 5 mai 1961 les « licences ès Sciences appliquées » qui devaient préparer à d'autres emplois publics ou privés, et d'autre part les DEST (Diplômes d'études supérieures techniques) : formations professionnelles courtes, en deux ans, organisées dans le cadre même des facultés, et parallèle aux BTS (Brevet de technicien supérieur) des lycées techniques. En quelques années, une trentaine de sections de DEST et quelques licences appliquées furent créées, principalement dans les facultés des sciences. Les réformes de 1966, contre lesquelles les étudiants se sont battus, accélèrent ce processus. Les enseignements courts furent désormais organisés dans des structures spécifiques, les IUT (Instituts universitaires de technologie), distincts des facultés, dotés de moyens propres et, remise en cause essentielle, habilités à recruter des enseignants de statut non universitaire.
Le travail de reconversion, de diversification et de professionnalisation des formations s'est accéléré à partir des années 1970, tant au niveau des licences et maîtrises (AES [administration économique et sociale], LEA [langues étrangères appliquées], MST [maîtrise de sciences et techniques], MSG [maîtrise des sciences de la gestion], MIAGE [maîtrise d'informatique appliquée aux sciences sociales], MASS [mathématiques appliquées aux sciences sociales], etc.) qu'au niveau du troisième cycle (DESS [Diplôme d'études supérieures spécialisées], DEA [Diplôme d'études approfondies], etc.), alors que, par ailleurs, la place des universités dans la formation des ingénieurs était notablement accrue : soixante-cinq écoles d'ingénieurs et dix-sept formations non structurées en écoles, fonctionnaient dans le cadre universitaire en 1990.
LE BUDGET DES UNIVERSITES
Globalement, les effectifs de l'ensemble des enseignements publics et privés du pays ont doublé en trente ans, passant de 6.500.000 en 1950 à environ 13 millions en 1980, soit près de 23 % de la population. En francs constants 1979, le budget du ministère de l'Education nationale a été multiplié par plus de dix entre 1952 (9 milliards de francs) et 1979 (93,8 milliards) et le budget de l'enseignement supérieur du ministère par quatorze (0,74 milliard en 1952 ; 9,09 milliards en 1970 ; 9,77 milliards en 1979). Une telle montée des dépenses d'enseignement a été facilitée par le contexte économique extrêmement favorable des années 1950, 1960 et du début de la décennie suivante.
Pourtant, après 1970, la croissance du budget de l'enseignement est devenue beaucoup plus faible (7 % en dix ans) et très inférieure à celle des effectifs (+ 23 %). Au cours des années suivantes (1980-1985), les crédits budgétaires se sont accrus en francs constants (Crédits de l'enseignement supérieur du ministère de l'Education nationale, en milliards de francs 1980. 1980 : 11,52 milliards ; 1985 : 12,92 milliards), mais les inscriptions se sont encore envolées (+ 21 %), si bien que la situation a continué à se dégrader. C'est la raison pour laquelle la FSE revendique la mise en place d’un plan de rattrapage d’urgence pour pallier aux besoins réels des universités.
Les coûts unitaires moyens par étudiant, toutes disciplines confondues, qui s'élevaient, en francs constants 1979, à 5.000 francs en 1952 (à une époque où l'encadrement des facultés était très mauvais) sont montés, seize ans plus tard, à 16.000 francs ; ils sont retombés à 11.400 francs en 1979, et se sont encore dégradés depuis. Mais cette évolution des coûts moyens ne reflète pas la situation réelle de la majorité des UFR, car ils dissimulent des écarts énormes, de l'ordre de 1 à 20. Les coûts les plus élevés correspondent aux secteurs sélectifs des universités (IUT, écoles d'ingénieurs, maîtrises professionnelles, DESS, DEA, médecine, pharmacie…). Les secteurs sélectifs ont continué à se développer depuis 1970, et le font aujourd'hui encore : la conséquence en est un abaissement très supérieur à la moyenne des moyens dans les secteurs traditionnels, en particulier dans tous les DEUG à gros effectifs (psychologie, sociologie, histoire…) ; cette réduction des moyens se répercute sévèrement sur la qualité de l'enseignement des études à ce niveau.
On comprend ainsi que beaucoup de « formations » universitaires nouvelles, jugées économiquement très performantes par les gouvernements, cherchent, avec l'assentiment du ministère, à s'isoler administrativement et financièrement du reste de l'Université (c’est le sens profond de la notion d’autonomie), voire à en sortir, pour mieux garantir leurs ressources. C'est dans ce contexte que les gouvernements ont tout fait pour se désengager financièrement au profit des collectivités locales et territoriales, des entreprises locales et des étudiants.
A la conférence de Saint-Malo en mars 1996, François Bayrou indiquait que « les collectivités locales interviennent désormais régulièrement dans la carte des formations, dans l’investissement immobilier, parfois dans le fonctionnement des établissements. Les entreprises sont en outre reconnues comme des partenaires à part entière (…) Les grands organismes de recherche gèrent, avec les universités, des laboratoires mixtes ou contractent avec leurs laboratoires propres. Il faut préciser le rôle de ces partenaires ». Ce qui permettait à la Revue de l’Université de rajouter « Partenaires et financeurs dont les intérêts risquent de bousculer les principes d’équité et de gratuité de l’Université ». Voyons plus précisément de quoi il s’agit.
Le mode de financement des universités, et plus généralement de l’enseignement supérieur, décrite dans l’article 41 de la loi Savary du 26 janvier 1984, ne s’étend pas sur les modalités précises de ce financement. Tout juste se borne-t-elle à indiquer que « les établissements publics à caractère scientifique, culturel et professionnel peuvent disposer des ressources provenant des legs, donations et fondations, rémunérations de services, fonds de concours, participation des employeurs au financement des premières formations technologiques et professionnelles et subventions diverses (…). Ils peuvent recevoir des subventions d’équipement et de fonctionnement des régions, départements et communes et de leurs groupements ». Cette liste de financeurs potentiels officialise la volonté de désengagement financier de l’Etat, latent depuis les années 1970. A côté de la dotation globale de fonctionnement (DGF, calculée selon un ensemble de critères théoriques, variant selon le type d’établissement et attribuée chaque année), les universités peuvent ainsi signer un contrat quadriennal avec l’Etat et recevoir des moyens (5 à 10 % de la DGF) pour la recherche, la formation et la documentation. Depuis 1989, 128 universités et écoles ont opté pour cette contractualisation (le fait de signer un contrat quadriennal, énoncé dans l’article 20 de la loi Savary).
Face aux subventions de l’Etat, dont il faut renégocier le montant chaque année, les universités développent de plus en plus leurs ressources propres. Si l’on exclue les rémunérations de personnel, qui sont intégralement assurées par l’Etat, la part de ce « budget personnel » varie considérablement dans les comptes des universités. En 1993, si Montpellier III ne dépassait pas 17 % d’auto-financement, Strasbourg I se finançait à 72 %. « Vente » de formation continue, d’activités de recherche, ponction supplémentaires sur les droits d’inscription (les fameux « frais illégaux »), ponction sur le prix des photocopies et des fascicules, demande accrue de financement des collectivités locales et territoriales… Tous les moyens sont bons pour accroître sa marge de manœuvre financière. Selon que l’on pense comme nous que l’Université est un service public mis en place par la collectivité pour le bien collectif ou qu’il s’agit, comme l’indiquent certains, « d’entreprises qui rendent des services commerciaux » (Jean-Claude Eischer et Thierry Chevallier, Repenser le financement de l’éducation post-obligatoire, Perspectives, XXI, n°2, 1991), la ligne à suivre sera différente.
Si les entreprises cherchent à pénétrer sans arrêt plus avant dans le contenu des diplômes et le financement des universités, les collectivités territoriales l’ont déjà fait depuis longtemps. En tête, ce sont les régions (financement de l’ordre de 3,9 %), dont la contribution a été particulièrement sollicitée avec l’instauration du plan Université 2000, au début des années 1990. En 1998, Jean-Pierre Cabrol, président de l’association des antennes universitaires délocalisées, indiquait : « C’est une opportunité pour les universités de développer des formations intégrées dans un environnement local et pertinentes par rapport au tissu industriel local ».
LA TRANSFORMATION DES MISSIONS DE LA RECHERCHE
Les universités recréées à la fin du XIXe siècle étaient vouées, ainsi que nous l'avons dit, à l'enseignement et aux « recherches savantes » et, dans l'esprit de leurs promoteurs, ce n'était pas un vœux pieu. En fait, au début de la III° République et à l'exception de Paris où la concentration des moyens intellectuels de toute nature vivifiait la recherche dans l'Université et lui permettait de détenir un quasi-monopole de la soutenance des thèses, la plupart des facultés ne disposaient pas des laboratoires, bibliothèques ou collections ni des moyens en hommes qui leur eussent permis d'organiser des recherches.
Un effort financier important fut donc engagé entre 1880 et 1914 pour doter les universités des équipements nécessaires, à la fois à l'accueil des étudiants et aux travaux de recherche. La plupart des locaux universitaires existant en 1949 dataient de cette époque, la nouvelle Sorbonne symbolisant ce renouveau matériel ; en même temps, la multiplication et la diversification des chaires et le recrutement de leur titulaire selon des critères scientifiques élevés allaient donner à l'ensemble des facultés les moyens humains correspondants ; les établissements universitaires sont devenus, à la fin du XIX° siècle, avec les grands établissements créés sous la royauté, le sanctuaire des découvertes scientifiques françaises. En 1901, la création d'une Caisse des recherches scientifiques a constitué une première forme d'aide aux laboratoires pour l'achat de matériels et le financement des publications.
En 1930, la politique de développement de la recherche scientifique s'est orientée vers le recrutement de chercheurs à temps plein, financé par une nouvelle Caisse nationale des sciences, laquelle fut fusionnée en 1935 avec celle de 1901 sous le nom de Caisse nationale de la recherche scientifique. Pour préparer l'effort de guerre, un décret-loi du 19 octobre 1939 a transformé cette caisse en un Centre national de la recherche scientifique (CNRS) qui absorba le Centre national des recherches scientifiques appliquées (CNRSA), créé en 1936 et issu de la Direction des recherches industrielles et des inventions, créée en 1919.
Le CNRS, institué au sein du ministère de l'Education nationale, a pris un essor décisif après la Libération ; il est devenu rapidement un puissant outil de recherche fondamentale, que les gouvernements n'ont eu de cesse de tourner vers la recherche appliquée. Le nombre de ses chercheurs à temps plein est passé de 2.000 en 1950 à plus de 10.000 en 1986, soit presque le quart des effectifs des enseignants-chercheurs universitaires. La complexité croissante des sciences ont servi de prétexte aux gouvernements des années 1950 pour mettre en place des organismes de contrôle de la recherche. Sous la IV° République, fut créé un Conseil supérieur de la recherche scientifique et du progrès technique placé auprès d'un secrétariat d'Etat à la recherche scientifique ; la V° République, à ses débuts, a mis en place une Délégation générale à la recherche scientifique et technique placée auprès du Premier ministre, chargée de préparer par ses rapports les travaux d'un Comité interministériel de la recherche scientifique et technique. Ces structures ont évolué progressivement vers la création, en 1981, d'un ministère de la recherche scientifique et de la Technologie, qui s'occupent principalement d'identifier la « stratégie nationale de la recherche » et de financer les laboratoires « rentables économiquement ».23:56 Publié dans Bases fondamentales du syndicalisme étudiant | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
BFSE - histoire du mouvement étudiant
V : Brève histoire du mouvement étudiant
Au Moyen-Âge, les étudiants se regroupaient en « nations », confluent informel reflétant la solidarité et l'identité de leurs membres. Les différentes nations se devaient un respect mutuel, sous peine d'affrontements parfois violents. Il ne s'agissait pas d'associations à proprement parler, même si l'esprit de groupe en était la base : les nations n'ont en fait jamais été officialisées, puisque les statuts de l'Université de 1329 interdisaient tout regroupement d'étudiants. Les nations étaient elles-mêmes regroupées au sein d'alliances : on distinguait, au XVI° siècle, l'Alliance du Languedoc (Provence, Languedoc, Gascogne), l'Alliance de France (réunion disparate des régions non membres de l'Alliance du Languedoc) et l'Alliance d'Espagne. Les deux premières se sont d'ailleurs liguées contre la troisième, jusqu'à la faire disparaître, suite à l'assassinat de son Prieur. Bien réelles malgré les interdictions, les nations amènent le pouvoir à réagir pour faire respecter le droit. L'ordonnance royale de Marillac de janvier 1629 rappelle aux universités l'illégalité des nations. Elle est suivie par deux arrêts du Parlement de Toulouse, en 1649 et 1679, qui rappellent l'interdiction des Prieurs de nations. Leur dépérissement commence à cette époque, et l'on devra attendre bien longtemps avant de voir renaître l'esprit collectif chez les étudiants.
LES BALBUTIEMENTS DE L'ORGANISATION MODERNE
La Révolution, l'Empire et la Restauration avaient chacun relevé chez les étudiants leur propension à s'agiter. Or, il n'est rien de plus menaçant pour un régime qu'une agitation qui s'organise. Les règlements successifs décourageaient donc les initiatives collectives des étudiants. Malgré ces contraintes, le premier cercle d'étudiants apparaît à Toulouse en 1837 : cette année-là, dix étudiants forment la première conférence toulousaine de la Société Saint Vincent de Paul. L'héritage spirituel explique la forme religieuse des premières unions étudiantes, et leur développement tout au long du XIX° siècle dans les villes universitaires de France. La tendance est telle que, en 1877, le ministre de l'Instruction publique rédige une circulaire à l'intention des facultés afin de recenser les « clubs d'étudiants ».
En 1883, les facultés et les conseils académiques se prononcent, à la demande du ministère, sur les réformes de la réglementation à envisager. Elles font pour la plupart état de la nécessité d'abroger les règlements interdisant aux étudiants de s'associer sans autorisation et d'agir en nom collectif. Ipso facto, cette disposition n'apparaît pas dans le décret du 30 juillet 1883 relatif au régime des établissements d'enseignement supérieur ; elle ne fait pourtant qu'entériner une situation déjà très avancée puisque la première Association Générale d'Etudiants (AGE) avait été créée en 1878 à Lille (AGEL). La réaction des étudiants ne se fait pas attendre longtemps : au cours des vingt années suivantes, beaucoup d'autres AGE verront le jour, parmi lesquelles on peut noter l'AGEP (Paris, 1884), l'AGEN (Nancy, 1884), l'AGET (Toulouse, 1886) et l'AGEM (Montpellier, 1889). Cette dernière est fondée pour « resserrer les liens de solidarité et établir un centre de relations amicales entre tous les membres, prendre en mains les intérêts légitimes des étudiants, provoquer et organiser des œuvres de bienfaisance ». L'AGEM développe progressivement un ensemble d'activités, tout en rassurant autorités et familles en excluant la présence de femmes (sauf pendant les bals), de jeu d'argent et de discussions à caractère politique ou religieux. A l'occasion, l'AGE prend position sur des problèmes concernant les étudiants : en 1890, elle dénonce le rétablissement des droits d'inscription ; en 1896, elle demande que la licence en droit soit un diplôme suffisant pour justifier l'exemption du service militaire.
Des tentatives de création de structures concurrentes avortent régulièrement : à Toulouse, il est un temps question d'une Union Générale des Etudiants de Toulouse ou de l'Union Fraternelle. L'AGE reste cependant l'organisation principale, et connaît son apogée dans les années 1890, avec 500 adhérents en 1895. Elle lance une revue mensuelle en 1891, L'Association des Etudiants. D'autres associations, de toute autre vocation, apparaissent épisodiquement, telles le Cercle Lacordaire en 1894, club d'étudiants catholiques, ou la Conférence de Saint-Louis, qui lui succède. Les étudiants socialistes s'organisent aussi, et multiplient leurs réunions. Une Ligue Républicaine, formée par des adversaires des conservateurs monarchistes et cléricaux, est fondée en 1898 (Aix, Montpellier, Toulouse).
A l'approche de la fin du XIX° siècle, les AGE rencontrent des difficultés financières que les Conseils universitaires aident à surmonter (les cotisations ne sont pas obligatoires). Ceux-ci subordonnent néanmoins leur intervention bienveillante à sept critères auxquels les AGE doivent se soumettre : compter au moins vingt membres, être dotées de statuts, les faire approuver aux Conseils d'universités, avoir un local fixe, bénéficier de cotisations versées par les membres, avoir des objectifs moraux, intellectuels, artistiques (et surtout pas politiques), avoir été créées et être administrées par des étudiants. Toutes les AGE de France sont alors, jusqu'aux alentours de 1906, des corporations au sens moderne que nous donnons à ce terme.
C'est à cette époque que commencent à apparaître au sein des AGE des « Syndicats » (Syndicat des Etudiants en Droit, Toulouse 1909 ; Syndicat des Etudiants Parisiens, 1910 ; Syndicat des Etudiants Normands, Rouen, 1910…). En effet, les AGE se préoccupent beaucoup de fêtes et de distractions, mais bien peu des intérêts matériels et moraux des étudiants. Prenant acte de telles revendications, les étudiants des corpos réagissent en lançant aux alentours de 1910 des journaux du type de celui de Montpellier : « L'Etudiant, journal indépendant, organe hebdomadaire de la solidarité corporative », dont l'objet se concentre sur la défense des intérêts moraux et matériels des étudiants, mais filière par filière, en application de l'esprit corporatiste.
En 1907 à Lille, de nombreuses AGE se fédèrent en fondant l'Union Nationale des Etudiants de France (UNEF). Mais les efforts entrepris dans le domaine syndical n'ont que peu de prise sur la grande majorité des étudiants, dont la quasi-totalité ignore l'existence même de l'UNEF (parfois nommée UNAGEF, Union Nationale des Associations Générales d'Etudiants de France). L’UNEF restera une organisation assez petite et assez éloignée de la notion moderne de syndicalisme jusqu'à la Libération. Cet état de fait tient surtout à la composition du milieu étudiant, très réduit et aisé (50.000 étudiants en 1922).
Les AGE « corpos » resteront longtemps bien plus puissantes et numériquement nombreuses que l'UNEF « syndicat », dont l'existence restera en pointillé. Entre le début des années 20 et le milieu des années 30, les différentes sections corporatives se mettent à gérer beaucoup d'activités : maisons des étudiants, aide sociale, comité de patronage des étudiants, Office de placement, Office de renseignement et d'orientation professionnelle, Office des livres, Office de réductions, services de presse, bals, banquets…
LA PREMIERE TRANSFORMATION DE L'UNEF
L'arrivée au pouvoir du Front Populaire suscitera les premières divergences dans les AGE, entre partisans et opposants à sa politique. La politisation des associations commence alors vraiment et l'UNEF s’orientera peu à peu dans la voie du syndicalisme. L’une des principales raisons du changement graduel de cap de l’UNEF (outre les raisons liées à l’accentuation de la tension sociale) tient au développement des Œuvres universitaires. Jean Zay (ministre de l’Education nationale en 1936) mettra en place le Comité supérieur des œuvres (qui deviendra plus tard le CNOUS), à la tête duquel il nomme Alfred Rosier, son chef de cabinet, ancien président d’AGE et vice-président de l’UNEF.
Au cours de l’entre deux guerres, un discours sur l’étudiant pauvre commence à apparaître. On peut ainsi lire dans la revue de l’AGE d’Angers, Angers Etudiant, en 1936 : « Les conditions d’existence ont changé pour l’étudiant. L’encombrement des facultés, la surcharge des programmes, la difficulté d’utilisation des diplômes, les conditions d’existence souvent incertaines et parfois pénibles constituent les mêmes éléments d’un problème nouveau qui se pose à tous les étudiants ». Jusqu’ici, les bourses d’étudiants les plus pauvres étaient essentiellement assurées par les caisses de secours des associations étudiantes. Ces caisses de secours et un certain nombre d’infrastructures d’hébergement et de restauration étaient financées grâce à des fonds privés. Ces initiatives locales sont dans l’incapacité d’accompagner l’augmentation du nombre d’étudiants et la crise économique. En l’absence d’une politique publique d’aide sociale aux étudiants, on assiste alors à une augmentation du nombre d’étudiants dans le besoin. L’année 1935 voit la généralisation à l’ensemble des étudiants des difficultés rencontrées jusqu’ici par une minorité d’entre eux.
L’augmentation des droits universitaires lors de la rentrée 1935 touche tous les étudiants. Cette mesure suscite le lancement par l’UNEF d’un mot d’ordre de grève générale les 11 et 12 février 1936. Il s’agit du premier mot d’ordre du genre, même si le mot de grève est prononcé depuis le congrès de 1907. L’annonce de cette grève est acclamée avec enthousiasme par les étudiants, avant que cette grève ne soit décommandée par le bureau national, après la constitution d’une commission ministérielle où son secrétaire général représente tous les étudiants du pays. Lors du congrès de l’UNEF qui se tient à Nancy du 13 au 19 avril 1936, une forte minorité reproche au bureau national d’avoir accepté de transiger, et refuse d’approuver le rapport du secrétaire général : la majorité ne sera acquise que par 82 voix contre 51.
La principale particularité de l’UNEF de ces années-là tient dans la bipolarisation de ses tendances. Les tenants d’une direction plus syndicale cherchent à attiser l’esprit revendicatif qui s’est développé dans les universités. Ils mettent en avant des revendications qui dépassent le corporatisme, comme la baisse des droits d’inscription et l’extension des possibilités d’exonération (car elles reviennent à favoriser l’augmentation du nombre des étudiants, par un élargissement social du recrutement). Ils prônent l’utilisation de la grève comme moyen d’action. Cette orientation est encore minoritaire au congrès de 1936. Le congrès qui se réunit à Vichy du 26 mars au 4 avril 1937 est celui du changement profond de ligne d’action. Dans l’année qui suit, l’Union Nationale des Etudiants de France opère un recentrage de son orientation autour de l’aide sociale.
La médecine préventive universitaire est instituée, faute de pouvoir mettre en place la caisse des malades, c’est-à-dire la sécurité sociale revendiquée dès la fin des années 20. Le Bureau universitaire des statistiques (qui deviendra l’OVE en 1985) étend ses activités, l’Office du sport universitaire prend une dimension nouvelle. Les restaurants universitaires sont subventionnés au pro rata du nombre de repas servis. Enfin, il y a reconnaissance d’un fait important au niveau syndical : à travers la mise en place des Œuvres, les étudiants sont représentés pour la première fois au niveau ministériel. L’UNEF s’institutionnalise, ce qui va modifier en profondeur la physionomie de l’organisation en renforçant le rôle de sa direction nationale. C’est en resserrant son orientation autour des questions d’aide sociale qui transcendent les disciplines et les contingences géographiques, qu’une véritable union nationale syndicale tend à se substituer à la fédération d’associations corporatives fondée à Lille trente ans plus tôt.
L'UNEF SOUS L'OCCUPATION
A la fin de l’été 1939, avant de rejoindre leurs centres de mobilisation, les membres du bureau national de l’UNEF chargent un de ses vice-présidents, que n’appelle pour le moment aucune obligation militaire, de s’occuper des Œuvres. Ils se déplacent donc en 1939 en Indre et Loire, l’UNEF déménageant dans le même temps.
La période de l’Occupation est assez peu claire, selon que l’on se base sur le rôle des présidents de l’UNEF dans la France de Vichy, sur celui des membres du bureau national qui sont éloignés les uns des autres ou sur celui des textes de Congrès. Si l’UNEF vote le numerus clausus en 1941 contre les étudiants juifs, elle vote aussi en 1943 des appels dans ses textes de congrès que l’on peut qualifier d’implicites en faveur de la Résistance. L’AGE de Montpellier est pétainiste jusqu’en 1944, celle de Grenoble accueille le maréchal Pétain en animant une émission de radio, mais on sait que par la suite ils participeront à la Résistance. La situation est totalement différente en zone nord et en zone sud. Au début de la guerre, en zone sud, il y a l’aspect Pétain-bouclier, dont parle souvent les historiens. En zone nord, la question est totalement différente : les étudiants de Rouen écrivent, au tout début de l’Occupation en octobre 1940, au responsable de la zone nord pour l’UNEF, en se plaignant de la privation de liberté et prônent la lutte contre l’occupant nazi. Le maréchal Pétain interdit tous les syndicats qu'il remplace par des Corporations Françaises à sa dévotion, excepté pour l'UNEF qui reste en l'état et dont la direction nationale officielle collabore vaguement.
LA CHARTE DE GRENOBLE
C'est véritablement à la Libération que l'UNEF cesse d'être une organisation corporatiste pour devenir une union syndicale. Après que l'ancienne direction eut été démissionnée, une nouvelle direction, plus à gauche, arrive aux commandes. S'inspirant de la Charte d'Amiens de 1906, la Charte de Grenoble (1946) définit l'étudiant comme un « jeune travailleur intellectuel » et l'UNEF comme un syndicat. Ce texte revêt une importance très considérable dans l’histoire du mouvement étudiant, parce qu’il ramène celui-ci du côté du mouvement ouvrier et du combat pour l’émancipation.
Préambule :
Les représentants des étudiants français, légalement réunis au Congrès national à Grenoble le 24 avril 1946, conscients de la valeur historique de l’époque ;
Où l’Union française élabore la nouvelle déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ;
Où s’édifie le Statut pacifique des Nations ;
Où le monde du travail et de la jeunesse dégage les bases d’une révolution économique et sociale au service de l’homme ;
Affirment leur volonté de participer à l’effort unanime de reconstruction,
Fidèles aux buts traditionnels poursuivis par la jeunesse étudiante française lorsqu’elle était à la plus haute conscience de sa mission,
Fidèles à l’exemple des meilleurs d’entre eux, morts dans la lutte du peuple français pour sa liberté,
Constatant le caractère périmé des institutions qui les régissent,
Déclarent vouloir se placer, comme ils l’ont fait si souvent au cours de notre Histoire, à l’avant-garde de la jeunesse française, en définissant comme bases de leurs tâches et de leurs revendications les principes suivants :
Article 1 : L’étudiant est un jeune travailleur intellectuel.
Droits et devoirs de l'étudiant en tant que jeune :
Article 2 : En tant que jeune l’étudiant a droit à une prévoyance sociale particulière, dans les domaines physique, intellectuel et moral.
Article 3 : En tant que jeune l’étudiant a le devoir de s’intégrer à l’ensemble de la jeunesse mondiale.
Droits et devoirs de l'étudiant en tant que travailleur :
Article 4 : En tant que travailleur, l’étudiant a droit au travail et au repos dans les meilleures conditions et dans l’indépendance matérielle, tant personnelle que sociale, garanties par le libre exercice des droits syndicaux.
Article 5 : En tant que travailleur, l’étudiant a le devoir d’acquérir la meilleure compétence technique.
Droits et devoirs de l'étudiant en tant qu'intellectuel :
Article 6 : En tant qu’intellectuel, l’étudiant a le droit à la recherche de la vérité et à la liberté qui en est la condition première.
Article 7 : En tant qu’intellectuel, l’étudiant a le devoir :
De définir, propager et défendre la vérité, ce qui implique le devoir de faire partager et progresser la culture et de dégager le sens de l’Histoire.
De défendre la liberté contre toute oppression, ce qui, pour l’intellectuel, constitue la mission la plus sacrée.
L'AFFIRMATION DU SYNDICALIME ETUDIANT
Sur fond de décolonisation, l'UNEF va progressivement affirmer sa position de représentant du monde étudiant face aux pouvoirs publics. Un parcours émaillé de batailles entre « minos » (sociaux-démocrates, staliniens, chrétiens progressistes, trotskistes) et « majos » (corporatistes), qui reste celui des années de la « grande UNEF ».
De la guerre froide au plan Marshall, des mouvements de libération nationale à la décolonisation, l'atmosphère change et cède la place aux affrontements verbaux, aux combats idéologiques et aux batailles de pouvoir, avec en arrière-plan (certes lointain géographiquement) les guerres coloniales et plus particulièrement la guerre d'Indochine qui durera huit ans (de 1946 aux accords de Genève signés en 1954) et sera suivie par le lourd conflit algérien. Prise dans le mouvement des événements, touchée par les guerres et les mobilisations induites (dès novembre 1950, le service national est porté de douze à dix-huit mois en raison de la tension internationale), l'UNEF va réagir et entamer une transformation et une longue maturation, scandées par les débats et les échanges, pas seulement de mots, entre ceux qui prendront le nom de « minos » et les autres, les « majos ». Pourtant, le point d'achoppement trouve moins son origine dans la situation intérieure de l'UNEF (question du corporatisme opposée au syndicalisme) que dans les événements internationaux.
Un petit retour en arrière : en 1946, l'UNEF participe à la création de l'Union Internationale des Etudiants (UIE), installée à Prague. Progressivement, cette union évolue et devient totalement inféodée à l’URSS. Au congrès de Nice (1948), puis au Congrès du Touquet (1949), les AGE « corporatistes » vont voter pour la désaffiliation de l'UIE : un vote qui accroît le fossé séparant les dirigeants de l'UNEF et les AGE corporatistes fortes dans le Midi et l'Afrique du Nord. Celles-ci ne pourront empêcher l'adoption d'une déclaration préparée par l'AGE de Lyon, qui vise à appliquer au domaine colonial les principes de la charte de Grenoble. Un texte qui marque les premiers pas de l'UNEF vers son engagement anticolonial, et qu'il faut replacer dans un contexte où une telle position était assez audacieuse, si l'on songe à celles des partis politiques de gauche et de droite et même des forces syndicales. Voici le texte de cette charte :
Les représentants des étudiants français, légalement réunis en congrès national à Arcachon, Ayant pris connaissance :
1) Des insuffisances de l'apport de la France métropolitaine du double point de vue de la préservation de la santé et du développement de l'éducation et de la culture dans les pays d'outre-mer (sans méconnaître pour autant les réalisations, tant individuelles que nationales).
2) Des promesses d'émancipation faites au lendemain de la Libération aux populations d'outre-mer et de la façon imparfaite dont elles ont été tenues jusqu'à maintenant.
Estimant que la crise actuelle de l'Union française peut être attribuée à la fois à la rapide prise de conscience nationale des populations d'outre-mer au cours de la guerre et au retard, tant dans l'esprit que dans les faits, apporté par la France à la compréhension de ces données nouvelles.
Déclarent que l'application des principes énoncés dans la charte de Grenoble implique, à l'époque actuelle, des devoirs particulièrement impérieux pour les étudiants de l'Union française à l'égard de ceux d'entre eux qui sont originaires d'outre-mer :
1) Le devoir de tout faire pour aider les étudiants d'outre-mer dans l'exercice des droits que leur reconnaît la charte de Grenoble :
a) droit de se placer à l'avant-garde de la jeunesse de leur pays d'origine,
b) droit d'acquérir la meilleure compétence technique au service de leur pays d'origine,
c) droit de rechercher et défendre la vérité et la liberté contre toute oppression, comme c'est leur devoir d'intellectuels.
2) Le devoir de reconnaître la mission des étudiants d'outre-mer qui est de participer aux efforts de leur pays pour leur émancipation dans le cadre de l'Union française.
3) Devoir de les aider dans l'accomplissement de ces tâches nouvelles; restant ainsi fidèles aux buts traditionnels de la jeunesse étudiante française pour qui la défense de la liberté contre toute oppression constitue la tâche la plus sacrée et persuadés qu'ainsi ils défendent le prestige traditionnel et les véritables intérêts de la France
Dès lors les AGE et l'UNEF, ces droits et devoirs s'exerçant dans le cadre de l'Union française en conformité avec la Constitution de 1946 (et seulement dans ce cas),
S'engagent :
1) à appuyer de toutes leurs forces les aspirations et revendications des étudiants d'outre-mer entrant dans le cadre des droits ci-dessus définis.
2) à exiger de leur côté, aussi fermement qu'ils le font sur le plan métropolitain, l'application, sur la totalité du territoire de l'Union française, de leur programme syndical, en particulier :
a) démocratisation de l'enseignement sur les bases de : non discrimination raciale, politique ou confessionnelle, élimination du critère social pour l'accès à l'université ;
b) développement de l'éducation et propagation de la culture, lutte contre l'analphabétisme, développement de l'enseignement primaire et secondaire, création d'universités indigènes, égalité des diplômes délivrés par les universités de la métropole et d'outre-mer, non-discrimination, en particulier raciale, dans l'attribution des postes sur titres, réhabilitation et promotion des langues et cultures nationales ;
c) amélioration des facteurs qui conditionnent ce développement, à savoir : développement de l'organisation sanitaire, accession des citoyens d'outre-mer à un niveau de vie leur permettant de bénéficier de cet effort culturel, suppression de toute entrave à la liberté et dès maintenant arrêt de toute répression à l'occasion de l'exercice des droits ci-dessus définis.
Ce document est à la fois l'expression d'une volonté des « minos » de prendre partie, mais aussi la traduction de leur opposition aux « majos » qui souhaitent cantonner leur action à l'université au nom d'un apolitisme de principe. Pour François Borella et Michel de la Fournière, auteurs de l'ouvrage intitulé Le Syndicalisme étudiant : « Au-delà du désarroi international, la coupure est beaucoup plus profonde. Ce qu'on va appeler la "majorité" veut instaurer à l'UNEF une gestion tranquille des avantages acquis. Elle n'adhère à la nouvelle ligne syndicale que du bout des lèvres et ce qu'elle désire, sans trop oser l'avouer, c'est un retour au corporatisme d'avant-guerre (…) Certes un excellent travail technique est accompli sur certains points : (…) Lorsque la sécurité sociale est menacée, l'UNEF réagit en février 1951 par une grève qui obtient un plein succès… (…) En novembre 1952, une grève ordonnée à propos du plan Le Gorgeu, relatif à l'équipement scolaire et universitaire, est annulée sur une simple promesse ministérielle – non tenue d'ailleurs. La mentalité générale est au ménagement du pouvoir, à la défiance à l'égard des principes de Grenoble, le but étant mal masqué par un anticommunisme virulent et infantile ».
Pourtant, face aux « majos » qui s'assoupissent, les « minos » s'organisent. Regroupés autour de quelques AGE de province fortes et structurées, telles Lyon, Grenoble, Strasbourg, Caen et Montpellier, les minoritaires entament une longue marche qui les mènera au contrôle du bureau, du Conseil d'administration et de la présidence. Première étape, en juillet 1953 (pendant la grève générale) est élu un nouveau bureau à participation minoritaire. L'année sera revendicative : grève en décembre 1953 et mars 1954 à propos du budget de l'Education nationale. Aux congrès de Toulouse (1954), de Nice (1955) où la minorité faillit devenir majorité à quelques voix, à celui de Strasbourg (1956), les « minos » ne cessent d'accroître leur audience. Même sur les questions internationales, la prise en compte des idées des « minos » fait son chemin. A Strasbourg, la reprise des relations techniques avec l'UIE est votée.
Ultime étape de la minorité, durant neuf mois de crise (d'octobre 1955 à juin 1956) l'UNEF « majo » dirige avec difficulté. Expression de ce malaise, la valse des présidents de 1955 à 1956, trois de suite. Le navire sans capitaine est à prendre. Après un patient travail de constitution et d'appui dans les AGE, les « minos » s'apprêtent à prendre les rênes d'une UNEF qui pèse environ 80.000 adhérents, soit la moitié des étudiants de France ! Après diverses péripéties et rebondissements, un bureau homogène est élu le 1er juillet 1956. Les « minos » ont leur victoire. Ils contrôlent l'UNEF. Après une certaine agitation, conséquence du changement, toutes les AGE reconnaissent la nouvelle direction, à l'exception de celle d'Alger qui se met hors de l’organisation. Cette décision souligne la dureté des relations, l'importance des enjeux et les positions extrêmes qui, au sens propre et au sens figuré, s'affrontent.
LA GUERRE D'ALGERIE ET LE CREUSEMENT DU FOSSE ENTRE LES TENDANCES
Jusqu'en 1956, malgré une direction nationale qui se définit elle-même comme « gestionnaire et apolitique », l'UNEF se renforce de tous les éléments jeunes issus de la Résistance, principalement des membres de la Jeunesse Communiste (organisation de jeunesse du PCF) et recrute de manière considérable grâce aux différents mouvements de grève de 1947 et 1948 (grève contre le relèvement du prix des droits universitaires et pour la création d'une sécurité sociale étudiante). Ce mouvement de construction provient aussi de la transformation du milieu étudiant, qui devient plus nombreux, moins aisé et beaucoup plus marqué par les idées de lutte.
Depuis 1953, les « événements » s'accélèrent en Algérie. Il ne s'agit plus de tensions, mais d'une guerre larvée et ouverte à la fois. Deux phénomènes au moins expliquent l'importance de la question pour l'UNEF. Tout d'abord, un véritable problème de conscience : nationale pour les uns, il faut sauvegarder l'intégrité territoriale de la France, historique et politique pour les autres, il faut admettre le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ; au résultat, une conscience politique différente, fondamentalement opposée et antagoniste, qui ne pouvait que se traduire par la violence des affrontements et par la tendance à la scission. Mais si l'UNEF s'est trouvée ainsi au centre du conflit algérien, c'est aussi en raison de sa double nature, à la fois intellectuelle et jeune. Se côtoient alors à l'UNEF les futurs cadres, les futurs chefs de la nation ; ce statut ne pouvait qu'induire une volonté de peser sur un avenir à construire.
Parallèlement, en septembre et octobre 1955, à un an du début du conflit, la jeunesse dans son ensemble est touchée par la guerre. Dès le 24 août 1955, « en raison de l'aggravation de la situation en Algérie », le gouvernement ordonne le rappel de la quatrième fraction de la classe 1952 et de la première de la classe 1953. Le 29 août, les militaires du contingent de 1954 sont maintenus sous les drapeaux. Le 8 mai 1956, c'est le rappel des contingents de la deuxième fraction de la classe 1952 ; 75.000 hommes (dont plus de 18.000 étudiants) sont concernés. Le 27 février 1957, le gouvernement précise que la durée légale du service militaire demeure limitée à 18 mois, mais qu'en raison de la guerre d'Algérie elle est portée à 30 mois !
Tous les ingrédients d'une exacerbation des positions sont là. L'AGE de Grenoble adopte en mars 1956 un texte reconnaissant « le droit des Algériens à la liberté nationale ». A Paris comme à Toulouse, on se heurte au nom de l'Algérie française d'un côté, de l'anticolonialisme de l'autre. Les facultés deviennent des terrains de bataille. En mars, l'université d'Alger est aux mains des ultra-droites. Parallèlement, l'UGEMA (Union générale des étudiants musulmans algériens), lors de son 2e Congrès à Paris (24-30 mars 1956), demande « la proclamation de l'indépendance de l'Algérie, la libération de tous les patriotes emprisonnés, et des négociations avec le Front de Libération Nationale ». Inversement, l'AGE d'Alger s'engage dans l'activisme d'extrême-droite qui la mènera du coup de force de mai 1958 aux barricades de janvier 1960. Le président de cette AGE, Lagaillarde, en tenue de parachutiste flambant neuve, enfoncera au volant d'un camion les grilles du gouvernement général à Alger, le 13 mai 1958. La scission entre ce qui deviendra les Corporations et les organisations de droite d'un côté et les syndicats étudiants de l'autre est en train de se consommer.
LA PREMIERE GRANDE SCISSION
Le 21 avril 1957 s'ouvre à Paris le 46e Congrès de l'UNEF. L'atmosphère est explosive. D'abord parce que depuis plusieurs mois, la répression gouvernementale s'abat avec régularité : interdiction de la traditionnelle journée anticolonialiste du 21 février, emprisonnement de centaines de jeunes militants politiques travaillant pour la cause algérienne… Autre élément qui ne peut qu'attiser les passions : les témoignages de torture à Alger. Enfin, rejetant une longue et ancienne tradition d'accueil, le président du Conseil municipal de Paris refuse de recevoir le bureau de l'UNEF. En revanche, il accueille l’AGE d'Alger, en rupture avec le bureau national depuis 1956. Les AGE « majos » semblent retrouver de la force : langues orientales, Paris-Sciences, le Cartel des arts, HEC, Paris-pharmacie, Aix, Dijon, Nantes désavouent la direction de l'UNEF. L'AGE d'Alger force les portes du Congrès : tracts, injures et coups pleuvent ; Jean-Marie Le Pen (ancien membre de l’UNEF) est venu en renfort en uniforme d'officier parachutiste.
Lorsque vient à l'ordre du jour le rapport de la commission outre-mer, les AGE « majos » souhaitent entendre la position de l'AGE d'Alger. Les mots témoignent de l’exacerbation de la réaction de la tendance pro-Algérie française, ils démontrent s'il en était besoin l'existence de deux entités inconciliables au sein de l'UNEF : « En Algérie, la France mène une guerre contre la sécession de douze départements français… La rébellion est le fait de condamnés de droit commun… et d'intellectuels en proie au délire panislamiste oriental… Nous souhaiterions que l'UNEF… ne vienne pas ajouter elle aussi sa pierre au dossier de la trahison ». Le bureau national propose l'envoi d'une lettre au président Coty, qui sera refusée, puis le vote d’une motion, qui sera adoptée :
« Le 46e congrès de l'UNEF,
Soucieux de maintenir l'amitié et le dialogue entre les étudiants de France et les étudiants d'outre-mer, tenant pour légitime la revendication des étudiants d'outre-mer de voir leurs peuples s'administrer eux-mêmes et gérer démocratiquement leurs propres affaires,
Estimant que les liens qui doivent unir la France et les peuples d'outre-mer ne sauraient être que librement consentis, et non obtenus par la force,
Considérant le rôle spécifique qui doit être celui de l'UNEF dans le phénomène historique de décolonisation,
Estime que ce rôle implique les cinq tâches suivantes :
Combattre le racisme sous toutes ses formes,
Défendre et respecter les libertés d'opinion et d'expression des étudiants d'outre-mer,
Entretenir avec les étudiants d'outre-mer une collaboration fondée sur une stricte égalité,
Apporter son soutien pour la satisfaction de leurs revendications syndicales,
Informer les étudiants sur les problèmes concernant les étudiants d'outre-mer particulièrement dans le domaine de l'enseignement et de la culture,
Lutter conjointement pour le libre établissement des cultures autochtones dans les pays d'outre-mer et pour le maintien de la culture française dans les pays ayant obtenu leur émancipation ».
Cette motion est bien peu radicale, mais la cause est entendue : dix-sept AGE « majos » (dont Aix, Bordeaux, Paris-droit…) annoncent leur retrait de l'UNEF. Quatre AGE « majos » restent dans l'UNEF ; il s'agit de Paris-Sciences, langues orientales, Lille et Angers. L'UNEF regroupe alors 42 associations étudiantes sur les 59 existantes.
LA NAISSANCE DU MEF
Le 15 mai 1957, les statuts du MEF sont déposés. Le 21 mai 1957, le gouvernement Mollet est renversé. Malgré les appuis de Robert Lacoste et de Jacques Chaban-Delmas, le MEF, qui regroupe huit des dix-sept AGE scissionnaires, reste isolé. L’UNEF convoque le 2 juin 1957 une Assemblée Générale extraordinaire pour envisager une possible réunification du MEF avec l'UNEF. Pressés par le Haut commissaire à la jeunesse et aux sports, Maurice Herzog, qui refuse de recevoir les dirigeants du MEF, les scissionnaires retourneront à la maison commune lors du congrès de Lyon en 1959. A Marseille, en avril 1958, l'UNEF réunit son 47e Congrès. 1958, année clef de la guerre d'indépendance, a vu la dissolution de l'Union Générale des Etudiants Musulmans Algériens (UGEMA) pour « collusion avec le FLN ». Pour préserver la possibilité d'une réunification avec le Mouvement des Etudiants de France, le bureau national de l’UNEF impose sans ménagement le retrait de la motion votée sur l'Algérie.
Mais les événements, en cette année 1958, s'emballent ; le 13 mai 1958, face à la situation à Alger, l'UNEF appelle « le gouvernement à défendre les institutions de la République, seule garantie d'un syndicalisme démocratique ». Le nouveau président de l’UNEF G. Danton (membre du Parti Socialiste Unifié) va devoir se situer dans une accélération de l'histoire et prendre en compte la nouvelle donne politique. Les années 1959 à 1962 voient l'engagement de plus en plus actif de l'UNEF sous la pression des faits et avec le renforcement des AGE proches de l'AJS (trotskiste). Ses militants jouent un rôle essentiel dans l'animation des forces syndicales et dans leur union. Remarquons que la naissance et les transformations du mouvement étudiant ne sont souvent pas dues à des forces propres au mouvement étudiant, mais à des causes plus profondes dues à l'accélération de la lutte de classes (guerres mondiales, révolutions nationales, crise économique, grèves générales…).
LA DEUXIEME SCISSION NE FAIT QU'ENTERINER LA PREMIERE
Au Congrès de 1959 (Lyon), le MEF accepte de réintégrer l'UNEF moyennant la promesse que celle-ci sera neutre concernant l'indépendance algérienne. Inutile de dire que cette promesse ne sera pas tenue. En 1960, Dominique Wallon, qui a pris des contact avec le Front de Libération Nationale algérien (FLN) devient président de l'UNEF. En octobre, l'UNEF prend une part active aux manifestations pour la paix en Algérie, puis en février 1962 participera aux manifestations anti-OAS (Organisation Armée Secrète). Les gaullistes tenteront une opposition interne plus vigoureuse que le MEF en créant le Comité de liaison et d'information des étudiants de France (CLIEF). La rupture entre le corporatisme et le syndicalisme est définitivement consommée.
Dès 1961, l'ancienne direction gaulliste quitte l'UNEF pour créer la Fédération nationale des étudiants de France (FNEF). On compte, en 1962, 80.000 adhérents à l'UNEF contre 20.000 à la FNEF. C'est pour « punir » l'UNEF de sa prise de position algérienne, que le gouvernement de Gaulle-Debré soutiendra la scission FNEF. Il lui attribuera d'ailleurs trois sièges au Centre national des oeuvres.
QUERELLES INTERNES
De graves dissensions émaillent désormais le fonctionnement national de l'UNEF. Deux tendances générales s'affrontent. D'un côté le courant traditionnel issu de la tendance « chrétienne progressiste », proche de la CFDT, de l'autre côté les tendances se réclamant, peu ou prou, du mouvement ouvrier : étudiants proches du Parti Socialiste Unifié (PSU - socialiste), étudiants proches de l'Union des Etudiants Communistes (UEC - organisation étudiante du PCF), étudiants proches de l'Alliance des Jeunes pour le Socialisme (AJS, proche du PCI - trotskiste).
Les dissensions porteront principalement sur l'accroissement des aides sociales et sur la participation aux conseils et aux assemblées d'égal à égal avec les enseignants : les chrétiens s'y opposeront. En février 1962, l'UNEF organisera une manifestation pour interdire l'entrée dans la Sorbonne au ministre de l'Education nationale. En mars de la même année, le gouvernement réforme le Conseil National des Œuvres (CNO - ancêtre du CNOUS) et diminue la possibilité de participation des étudiants à sa gestion. Il supprime la subvention de l'UNEF. Privés de « grain à moudre » car le ministère refuse de recevoir l'UNEF et de discuter avec elle des revendications étudiantes (l'UNEF organisera le 19 février 1963 des grèves et des manifestations contre le refus du gouvernement de la recevoir), les militants syndicaux s'orientent de plus en plus vers l'action politique contre le régime gaulliste.
Le plan Fouchet de 1963 proposait de réformer l’Université dans une direction technocratique afin de traiter deux types de population : la masse des futurs cadres moyens de l’enseignement et de l’industrie, engagés dans des cycles courts, et une élite de pointe bénéficiant de cycles longs, débouchant sur la recherche. De 1963 à 1964, de nombreuses manifestations marqueront une opposition forte à cette réforme. Pour la première fois, on voit apparaître un mouvement étudiant de masse ayant pour enjeu l’Université elle-même. Par ailleurs, la politisation de l'UNEF s'accroît chaque jour un peu plus : les JC (Jeunesses Communistes), à laquelle étaient adhérents nombre des dirigeants syndicaux, éclate en 1965/1966. Ces départs donnent naissance à l'UJCML (Union des Jeunesses Communistes Marxistes Léninistes, stalinien-maoïste) et à la JCR (Jeunesses Communistes Révolutionnaires, trotskiste).
La guerre d'Algérie avait montré que les étudiants pouvaient être acteurs, non seulement dans le champ universitaire, mais aussi dans le jeu politique national. Les étudiants, leurs mouvements et leurs organisations, devenaient dès lors un enjeu pour divers forces et partis. Ainsi, privée de plus en plus de l'efficacité de la fonction syndicale (la responsabilité en incombe au gouvernement au premier chef), l'UNEF allait connaître des débats politiques qui ne pouvaient plus se mener au sein des organisations politiques traditionnelles. Le Congrès de Toulouse (avril 1964) verra une coalition socialistes-chrétiens, qui ne permettra pourtant pas d'endiguer la confusion à l'intérieur de l'organisation. En 1966, après deux années difficiles, le Congrès de Grenoble reconnaîtra la faillite de l'UNEF. Mai 1968 aurait pu donner une nouvelle chance à l'UNEF, ce sigle était encore populaire et fédérateur aux yeux non seulement des étudiants, mais de la population. Mais, crise sociale et politique plus que simple crise universitaire, mai 68 va accentuer la politisation de la partie la plus active et militante des étudiants, pour qui le problème n'est pas tant les revendications immédiates et l’Université, mais le changement politique.
LA CRISE IDENTITAIRE
Au printemps 1968, l'UNEF est une organisation en pleine crise matérielle et financière. Il reste qu'elle demeure la seule organisation connue et reconnue du milieu étudiant, présente dans toutes les villes universitaires, ce qui en fait un lieu de convergence en même temps qu'un enjeu de pouvoir entre diverses forces politiques de gauche. Des restaurants universitaires à la guerre du Vietnam en passant par les questions culturelles, elle seule couvre tous les aspects des sensibilités politiques des étudiants. La détresse matérielle est à son comble en 1968. Paralysée par des dettes égales à son budget annuel, l'organisation parvient à peine à fonctionner : le mensuel de l'UNEF est publié une seule fois en plus d'un an. Faute de moyens, les tracts ne peuvent être imprimés ou envoyés en province. Une souscription de la dernière chance, lancée en janvier 1968, ne semble guère avoir eu de succès et le licenciement des quatre dactylos du bureau national est prévu à compter du 1er mai 68.
De ce dénuement, l'arrêt de la subvention ministérielle n'est pas la cause essentielle, bien qu'il soit le symbole de l'ostracisme du gouvernement de Gaulle. La cause essentielle de la débâcle financière est l'hémorragie des adhérents. L'organisation étudiante qui se vantait en 1960, avec 100.000 membres, de grouper un étudiant sur deux, n'en rassemble peut-être pas un sur dix en 1968 : le chiffre de 50.000 adhérents est alors le maximum envisageable. A cet amenuisement correspond un rétrécissement géographique : nombre d'AGE ne donnent plus de nouvelles ou ne participent plus à la vie nationale, quand elles n'ont pas implosé comme celle de Strasbourg, prise en 1966 par des militants de l'Internationale Situationniste. En janvier 1968, un stage sur les études de lettres, prévu par la direction, n'a pu se tenir faute d'AGE présente.
Une telle crise renvoie à une incertitude de fond sur la place et le rôle de l'organisation étudiante. Ayant connu son apogée en 1960 avec un rôle majeur dans l'action contre la guerre d'Algérie, l'UNEF n'a dès lors pas accepté de se résigner à une stricte fonction syndicale revendicative, qu'au reste elle avait toujours débordée. De 1963 à 1968, diverses équipes plus à gauche (principalement UEC) se succèdent à sa tête sans parvenir à redonner au syndicalisme étudiant une efficacité pratique. Les fonctions idéologiques et sociales de l'école et de l'université sont longuement disséquées et dénoncées : le statut et le devenir social des étudiants, les moyens de la convergence recherchée entre mouvement étudiant et mouvement ouvrier sont alors interminablement débattus. L’UEC manque de peu de l'emporter au Congrès de Lyon (juillet 1967) et d'arracher la direction aux étudiants du PSU. La troisième force est l'AJS, organisée dans l'UNEF au sein de la Fédération des Etudiants Révolutionnaires.
Une légère embellie revendicative est apparue à l'automne 1967. Pour la première fois depuis trois ans, l'UNEF a pu faire descendre les étudiants parisiens dans la rue sur des thèmes il est vrai très traditionnels. Mais les revendications sur les réformes des structures universitaires restent sans écho et, à l'étonnement des responsables, le terrain le plus sensible est celui des résidences universitaires. L'UNEF renonce d'avance à toute action d'envergure pour le 3e trimestre de 1968, d'autant que son assemblée générale du 21 avril, interrompue par une agression du groupe d'extrême-droite Occident, n'a pu trouver de successeur au président démissionnaire, confiant l'intérim au vice-président universitaire, J. Sauvageot. Un mot d'ordre de grève est pourtant donné pour le lundi 6 mai, sur le thème des règlements intérieurs des cités universitaires et du refus des examens comme moyen de sélection.
MAI 68
En mai-juin 1968, le rôle de l'UNEF est le reflet de sa faiblesse comme organisation. En revanche, son audience est due au prestige de son passé, à son caractère supposé représentatif, ce qui renvoie au besoin qu'a le mouvement de se reconnaître dans une organisation de caractère large. La direction de l'UNEF est d'autant plus surprise des événements du vendredi 3 mai qu'elle connaissait mal la situation à Nanterre où son AGE était d'ailleurs extrêmement faible, mais aussi du fait que ses membres, par ailleurs militants du PSU, étaient alors absorbés par la Conférence nationale étudiante que le PSU avait convoqué pour cette date. De là un flottement au départ, mais le lundi 6, la reprise en main est faite et dès lors l'UNEF, à défaut de diriger le mouvement, lui sert de « résonateur national » (Rapport moral de Sauvageot au 57e congrès de Marseille) pour lui donner justifications et raisons de durer et s'étendre, notamment en province.
Le 7 mai sont énoncés « trois points de l'UNEF » (levée des poursuites, retrait des forces de police, réouverture de Nanterre et de la Sorbonne), conditions fixées pour une reprise du dialogue, qui guideront le mouvement durant une semaine. A Paris, seul le vedettariat de façade qui met en avant Sauvageot permet à l'UNEF de co-diriger le mouvement, car aucune des sections UNEF de la capitale ne partage l'orientation de la direction nationale. Le relais y est donc pris par des Comités d'action qui se heurtent souvent aux structures UNEF traditionnelles.
Vis-à-vis de la province où la direction nationale a l'essentiel de ses appuis, il ne semble pas y avoir de déplacements de membres du bureau national avant la fin mai, et c'est seulement à la mi-juin que le bureau national annoncera son intention de « correspondre régulièrement afin de lui envoyer les éléments d'information dont il dispose, les consignes qui sont aujourd'hui nécessaires compte tenu de la situation » (mieux vaut tard que jamais !). Les directives nationales du 6 mai ne sont d'emblée reprises que par dix AGE fidèles (Angers, Bordeaux, Caen, Clermont, Grenoble, Lyon, Marseille, Montpellier, Reims, Rennes), tandis que trois AGE (Nancy, Rouen, Saint-Etienne) au moins expriment publiquement leurs désaccords. En Mai 68, il y a environ trente AGE à l'UNEF. Pourtant, les mots d'ordre sont plutôt suivis non seulement chez les premières (à Caen, AGE pourtant fidèle, la première mobilisation est très faible, tandis qu'à Grenoble, 1.500 étudiants se heurtent à la police et que résonne aussitôt le cri « CRS = SS », l'idée d'occupation des locaux y étant déjà proposée), mais aussi là où la structure locale est rétive (Rouen) ou inexistante (Strasbourg). A Toulouse, où l'UEC a récemment pris le contrôle de l’AGE, l'initiative revient d'emblée au « Mouvement du 25 avril », nouveau venu issu de vifs et récents événements locaux.

